En 1999, dans son film de fin d'études, Beau comme un camion, Antony Cordier allait interroger ses parents, son frère, sa grand-mère... sur la similitude de leur parcours: quitter l'école à 14 ans, et trouver coûte que coûte du travail avec, en tête, cette devise « Il n'y a pas de feignants dans la famille. » Un même parcours pour tous. Tous, sauf lui, le seul à avoir fait des études. Philo, puis cinéma. Le premier garçon aussi à avoir rompu malgré lui la tradition des hommes de la famille tous rugbymen, sauf lui, qui a fait du judo.
Finalement, pourquoi lui ? Les questions que posait alors Antony Cordier dans son documentaire raccordent tout juste avec celles qui parcourent son premier long-métrage de fiction, Douches froides, l'histoire de trois adolescents au bord de leur vie d'adulte: face à leurs choix, leurs désillusions et leurs espoirs. Pourquoi l'un se sent vainqueur, quand l'autre se croit vaincu...
« C'est vrai, dit-il, je me demande ce qui nous pousse, parfois, à considérer tes obstacles de ta vie comme une injustice. Pourquoi renonce-t-on à une passion ? Il y a un mécanisme social, chez les plus pauvres, qui a intégré le sacrifice comme une donnée de base. On se prépare aux catastrophe, à se laisser dépouiller. Comme si on ne méritait pas mieux. La société accrédite ces réflexes : le travail de l'ouvrier est tellement, scandaleusement mal payé, qu'en cumulant plusieurs de ces aides, il arrive qu'il touche plus d'argent en étant au chômage qu'en travaillant ! Les ouvriers sont ainsi d'emblée dans un système qui déprécie leurs compétences.»
Pour autant, Douches froides n'assène aucun discours militant. « La dimension sociale du film fait partie de son contenu, explique le réalisateur. Je décris un milieu que je connais, avec des conséquences banales: quand il n'y a plus d'argent, il n'y a plus d'eau chaude. Mais on ne s'est jamais dit, avec ma coscénariste, "on fait un film social", ce qui, d'ailleurs, pour moi, n'est pas un genre en soi. Ce qui m'intéressait, c'était l'aspect romanesque: comment un couple de petits pauvres se lie avec un garçon riche. Jusqu'où peut aller l'amitié et la rivalité entre les deux garçons ? C'est une histoire atemporelle. Presque un conte. Je voulais éviter la chronique naturaliste et le "parler jeune" d'aujourd'hui. J'ai cherché à gommer les expressions typiquement "banlieue" qui pouvaient tenter mes acteurs.
Pour moi, l'histoire se rapproche plutôt d'un roman d'apprentissage. On y observe l'évolution d'un amour. Si le film s'ouvre et se termine avec la jeune fille, incarnée par Salomé Stévenin, c'est parce que sans elle les deux garçons n'auraient pas pu passer un cap. Elle est clairement le personnage le plus mature. Elle est forte; elle se révolte; elle a l'audace de vivre une expérience sexuelle hors du commun. Et à la fin, elle fait une vraie proposition d'amour. Comme dans cette chanson de Souchon qui dit "Quand tu seras K.-O., je t'aimerai encore.."
Lorsqu'on la voit la première fois, elle traduit en, cours d'anglais les paroles d'une chanson de PH. Harvey, Meet The Monster", et elle en fait une interprétation très érotique. Je me suis demandé si la scène, finalement, ne restreignait pas le propos. Et puis non: cela dit aussi que l'on peut tous rencontrer les monstres de notre propre vie... »
Reviennent ainsi les interrogations du film. Comment affronter ce qui nous fait peur? Qu'est-ce qui fait que, le faisant, on va sortir du cadre - social, familial ? Qu'est-ce qui fait qu'on en a envie ? Et qu'est-ce qui fait que l'on s'en donne les moyens ? Question d'endurance ?
Dans Douches froides, il est beaucoup question de sport. De coups qu'on prend, et qu'on donne. Jouant sur toutes les dualités possibles, Antony Cordier a réussi un film social qui n'est que sensualité. Ancré dans un présent très matérialiste, mais porté par une certaine philosophie de la vie. Qui passe par une attitude. Une position. Une façon de tenir son corps droit sous le froid de la douche.
Evidence: la direction d'acteurs, Antony Cordier l'a initiée en emmenant avec lui les deux garçons à l'entraînement pendant six mois. Se retrouver avec les judokas, prendre des cours, se muscler, connaître les mouvements. Une façon de se mettre en jeu, et en scène, qui répond directement aux combats du film. Avec une seule alternative; perdre ou gagner. Mais avec plusieurs déclinaisons. Perdre ou gagner... de l'argent. Des amis aussi. Et perdre... du poids, pour gagner un match de judo. Ou gagner... la confiance de quelqu'un qu'on aime, pour perdre ses inhibitions. Ou encore perdre la face... mais pour gagner l'estime de soi. Qui peut croire, à la fin du film, que Douches froides ne parle que des garçons et des filles de 17 ans ?
Philippe Piazzo