> Un sujet noir et une photo lumineuse.

Avec Nicolas Gaurin, le chef-opérateur, on savait ce qu'on ne voulait pas faire : une image sombre, contrastée… On voulait plutôt une lumière de film taïwanais, quelque chose de doux et d'assez coloré. Comme les vêtements que portent les sportifs : du coton et de la couleur. On regardait surtout des films américains et beaucoup de films chinois – les États-Unis et la Chine : les deux pays que Mickael confond à son épreuve de géo.

Avant le tournage, on a projeté à l'équipe Blue gate crossing, un film taïwanais qui a été un gros succès là-bas. Les Chinois n'ont pas peur des formes que nous méprisons : la comédie, la pop, la bluette… C'est très libérateur.

> Les acteurs.

Johan Libereau, c'est quelqu'un qui vient de la rue, comme on dit, ce n'est pas un comédien de profession : il a fait de la chaudronnerie, de la pâtisserie…Mais je ne cherchais pas spécialement un petit prolo : j'ai vu beaucoup de jeunes comédiens, et aussi des judokas sans aucune expérience de jeu. Ça a duré un an et demi, on a dû rencontrer 250 garçons… Johan, je l'ai rencontré très tard. Étrangement, il a passé son casting en même temps que Pierre Perrier, qui joue Clément.

C'est toujours idiot à dire mais dès la première lecture, il s'est passé quelque chose. Je ne sais pas s'ils étaient justes mais on sentait qu'ils ne forçaient pas, c'est-à-dire qu'il y avait entre leurs deux personnages une opposition qui n'était pas agressive. C'était une opposition intelligente, pleine de fascination mutuelle. On sentait que Johan enviait la prestance de Pierre, qui lui-même enviait l'aspect canaille de Johan.

Ce n'était pas la lutte des classes, ni les bons contre les méchants, c'étaient deux formes masculines opposées de la séduction, donc c'était parfait.Si Johan était vraiment très bon, c'est aussi à mon avis parce qu'il comprenait absolument tout ce qu'il y avait dans le scénario. Il n'avait jamais aucun problème avec les situations : les complexes d'infériorité, la bagarre, la conquête, les défaites qu'on ne doit qu'à soi-même… il connaît tout ça.

Finalement, je pense que le plus dur pour lui, c'était le travail physique avant et pendant le tournage. Il a dû faire du judo pendant 6 mois, petite ceinture blanche au milieu des ceintures noires du Racing Club de France, et il avait un travail de musculation quotidien extrêmement contraignant… Bon, il était assez content de gagner des abdos, aussi ! Et puis il a dû grossir de 6 kilos avant le tournage, de manière à pouvoir les perdre ensuite progressivement au fil des scènes…

 
J'étais en train d'écrire le scénario quand je l'ai vue dans Mischka, un film réalisé par son père, Jean-François, et je me suis senti très joyeux de savoir qu'elle existait. J'avais une intuition… “ sportive ” : pour moi, c'était la championne de France de sa catégorie, mais il fallait le prouver, aussi bien elle que moi… Donc, j'ai vu d'autres jeunes filles, j'ai fait des tas d'essais, et, en plus de confirmer l'excellence de Salomé, ça nous a permis de préciser son personnage. Ce qui est bien avec Salomé, c'est qu'elle n'incarne pas l'adolescence boudeuse, enterrée, mais la vie. Elle peut donner envie de l'emmener dans des aventures pas banales…

> Johan et Salomé sont fondamentalement différents, que ce soit socialement, mentalement, ou dans leur façon d'appréhender la vie quotidienne, et au tournage on pouvait s'appuyer sur cette différence.

À Salomé, qui a besoin de beaucoup de pistes, je disais : “ Le personnage de Johan veut être le champion de son quartier. Ton personnage, lui, a juste pour ambition d'être une citoyenne du monde.” Pendant le montage, j'ai lu une phrase de Jacques Piasenta qui m'a fait penser à mes deux petits acteurs : il comparait deux athlètes qu'il avait entraînées. Eh bien Johan et Salomé, c'est comme Marie-Jo Pérec et Christine Aaron : l'un dit tout le temps oui , et l'autre dit tout le temps non, mais ce sont des bêtes de compétition.

> Les acteurs qui jouent les parents de Mickael, ce sont plutôt eux qui m'ont choisi...

Quand je les ai rencontrés, c'est moi qui passais un casting… et je leur suis très reconnaissant de m'avoir aidé à ce point. Florence Thomassin, je l'avais surtout appréciée dans les films de Gérard Mordillat, où elle a toujours beaucoup de classe, alors j'avais d'abord pensé lui proposer le rôle de Mathilde Steiner. Mais, je m'en suis aperçu en deux minutes, fondamentalement, c'est une magnifique prolétaire ! Jean-Philippe Ecoffey, pour moi, c'est un peu comme s'il reprenait son personnage de marin dans L'Effrontée de Claude Miller, vingt ans plus tard, comme s'il se réveillait tout juste du coup de mappemonde que lui file Charlotte Gainsbourg ! Mais je ne lui ai jamais dit…

> Les "parents riches", ce sont Aurélien Recoing et Claire Nebout : ils forment un couple félin, très séduisant. Claire, avec sa modernité et sa force d'affirmation, on ne pense pas que c'est juste “ la femme de ”, comme si Steiner avait épousé une ancienne miss France… on se dit plutôt qu'il a épousé une championne de natation. Elle donne un peu de subtilité au cliché.

Antony Cordier