La première image du film, c'est un tableau noir…
Antony Cordier : Je viens de là, de l'école républicaine comme on dit. J'ai tout appris à l'école, même le cinéma puisque j'ai appris le montage à la Fémis. C'est sans doute pour ça, c'est ce qu'il y a à l'origine: un tableau noir…
Le premier film que j'ai fait, Beau comme un camion, c'est un documentaire sur ma famille. Je me suis senti socialement et artistiquement autorisé à faire du cinéma à partir du moment où les films m'ont amené à parler avec les gens de ma famille, comprendre pourquoi quand j'étais enfant, on me disait “ qu'il ne fallait pas faire ouvrier”.
Quelle est l'idée de départ ?
Le monde ouvrier accorde beaucoup d'importance à la notion d'effort, de sacrifice : il faut souffrir dans la vie, il faut en baver. Je voulais voir jusqu'où ça pouvait nous mener, cette logique du sacrifice, dans tous les domaines, et en particulier dans le domaine du coeur. Qu'est-ce qu'on a à sacrifier en amour ? Pourquoi ? Quel plaisir est-ce que ça peut procurer ? Ce que je trouve étonnant, c'est qu'il y a des gens qui trouvent leur bonheur en se privant de choses essentielles. Des ascètes par idéologie, pas par spiritualité. Dans le film, la famille coupe l'électricité et ils se mettent tous à vivre dans le noir, sans pouvoir se servir ni du micro-onde, ni de la télé, ni du rasoir : c'est un défi lié à la nécessité de faire des économies mais on sent bien que ça leur apporte presque du bonheur !
Cette famille qui s’éclaire à la bougie, c’est une histoire vraie ?
Ah non, c’est fictif, mais je viens d'une famille où l'on était très préoccupé des conditions de notre survie. Ce n'est pas tout le monde qui est comme ça. Si on voulait survivre, il fallait économiser sur un peu tout : l'électricité, le chauffage, la bouffe, les vacances, les vêtements… On ne choisit pas cette manière de vivre, cette culture.Elle s'impose à vous parce que le travail ouvrier est très mal payé, payé juste en dessous de ce qu'il faudrait pour survivre normalement : ça oblige les gens à trouver des combines, à être un peu dans l'illégalité, et ça maintient un climat de peur.
Est-ce que c'est un film sur l'adolescence ?
Jamais il n'a été question de faire une chronique naturaliste de l'adolescence, surtout pas ! Les personnages ne parlent pas tellement comme “ des ados d'aujourd'hui ” .
Non, ce qui m'intéresse, ce sont les différences, et à 17 ans, la question de la différence se pose de manière très crue – la différence sociale, la différence sexuelle…
À la limite, oui, ce qui m'intéressait, c'est qu'à l'adolescence on peutêtre très libre sexuellement, très partant pour expérimenter des “figures ” . Faire l'amour à trois, ça ne veut pas forcément dire qu'on est partouzeur dans l'âme, ça peut juste vouloir dire qu'on a un rapport très sensuel aux amitiés… et qu'on cherche les limites et le sens de sa propre sexualité. Et puis à 17 ans, on peut encore voir la sexualité comme une performance. Le nombre, la durée, les positions, l'endroit où "on l'a fait" , ça a de l'importance. Je trouve que c'est touchant.
Les parents ont aussi leur importance…Dans le film, il y a des gens de 20 ans et des gens de 40 ans – et moi j'en ai 30 ! Je suis aussi éloigné des uns que des autres. C'est un film sur les gens qui ne sont pas de ma génération. Pour moi, il arrive la même chose à Mickael et à ses parents : ils ont chacun leurs difficultés (scolaires, professionnelles, sportives, sentimentales) mais les parents trouvent leur bonheur là-dedans alors que Mickael, pas du tout !
C'est une famille un peu névrosée, quand même…Carrément. Ils sont toujours à l'affût de ce dont ils peuvent se priver : la lumière, l'eau chaude, les matières grasses, l'amour… Ils planifient leur dépouillement. Ce sont des pauvres : ils redoutent tellement la catastrophe qu'ils sont soulagés le jour où elle arrive. C'est humain. Si Mickael décide qu'il doit perdre autant de poids, c'est parce que socialement, il est prédéterminé à se sacrifier. Au début du film, sa vie est plutôt bien engagée, mais petit à petit il laisse filer toutes ces belles promesses et il finit dépouillé.
Est-ce qu'il y avait la volonté de faire un film social ?
Le “ film social ” , je trouve que ça n'existe pas. Avec Sébastien Lemercier, le producteur, jamais nous n'avons parlé de faire un “film social ” , et pourtant nous avons beaucoup parlé du genre du film… Par contre, qu'il puisse y avoir des motivations sociales dans les sentiments ou même les expériences érotiques, c'était quelque chose que je voulais absolument décrire.
Évidemment, quand on fait un film avec des riches et des pauvres, on essaie de faire attention aux clichés. C'est difficile parce qu'en même temps l'espace social est plein de vrais clichés, et qu'il faut en rendre compte. La barrière de l'argent, par exemple, elle est omniprésente quand on est pauvre.
Comment on fait des scènes avec ça sans trop se répéter ?
Dans la séquence de l'hôtel, Mickael laisse monter sa copine avec Clément parce qu'il n'a pas de carte bleue. Ça peut être exaspérant de toujours revenir au problème de l'argent mais dans les milieux ouvriers une phrase sur deux concerne le manque d'argent… Oui, c'est effectivement exaspérant ! Alors le minimum qu'on peut faire, quand on est réalisateur, c'est de voir ce que cette obsession peut avoir de poignant, ou alors carrément de drôle…
Justement, quand Mickael va chez les Steiner pour la première fois, il a l’air ému et en même temps, c’est un peu dérisoire.Exactement. Il y a Mozart qui tonne dans la jolie maison : c'est beau mais un peu con. Après, on est gentil avec lui mais on le laisse sur le pas de la porte, on lui fait un peu la leçon. Ça ressemble à la bourgeoisie : c'est civilisé mais au fond, très violent. La vie, quand on vient de ces milieux qu'on appelle “ défavorisés ” , c'est constamment de l'humiliation..
Louis Steiner est en chaise roulante…
On peut penser qu'il a connu un accident, un vrai drame, donc face à lui Mickael ne peut pas trop se la jouer misérable. Steiner a un handicap qui le rend intouchable.
Comme lui, les personnages se présentent d'abord “ physiquement”...
Oui, mais en même temps je me méfie de cette thématique. Ce n'est pas du tout un film sur le corps. Mais là, il s'agit de décrire le monde sportif et les sportifs sont évidemment obsédés par leurs corps. C'est juste réaliste: dans la vie, les sportifs sont exhibitionnistes, narcissiques et douillets…
Vanessa n'est pas du tout sportive mais, dans sa première scène, elle se déshabille en classe pendant son exposé…
Les sportifs sont plus musclés et elle, elle est plus sexy, plus affranchie. C'est pour ça qu'elle exécute cette performance d'exposé / striptease… Comme Mickael au judo, dans la scène qui suit, elle balance tous ses adversaires par-dessus son épaule
! Je crois que ce genre de scènes, ça me sert dans le film à échapper à la surdétermination sociale. C'est une alternative: au lieu de filmer le pittoresque ouvrier, la misère et la richesse, on peut filmer simplement ce que les personnages sont physiquement. Je préfère définir Vanessa par son audace corporelle que par son milieu d'origine. D'ailleurs, on ne voit pas ses parents.
Dans cet exposé du début, il y a le poème Meet the monster : on se doute qu'il va y avoir des monstres dans l'histoire…
Oui, mais on ne saura jamais vraiment ce que c'est. C'est une vraie-fausse annonce : le film ne désignera pas vraiment les coupables.
Moi je pensais plutôt à des monstres comme on en voit dans les films d'animation de Hayao Miyazaki, ces “ démons ” que l'on pense d'abord maléfiques et qui soudain se métamorphosent et aident le petit héros. Je me disais : bon, si c'était un dessin animé japonais, en quoi est-ce que ce personnage se transformerait pour devenir meilleur ?
C'est un film sur la métamorphose ?
Pour moi, c'est plutôt sur le bonheur. Toutes les formes du bonheur : l'ivresse de la victoire, l'argent, l'orgasme maximum. Mais pour vous, c'est sur ce que vous voulez…