Le campo santo à Pise, le berger des frères Taviani écarquille yeux et oreilles pour s'ouvrir à la culture ; le grand copain soldat qui citait l'Énéide en latin, avait nom Nanni Moretti.

En 76, un ciné-club romain, le Ciné-studio, programme un film d'amateur en super huit (joué, tourné, entre copains et proches parents) qui mettait en boîte l'activité d'une troupuscule de théâtre issue du « mouvement ».

Le succès foudroyant de Je suis un autarcique séduit en dix mois tant de spectateurs que la R.A.I. programme le film et lance Moretti. Démystification d'une génération dont Moretti captait le langage, le découragement, la logomachie, l'ennui et l'hermétisme conjugués ; le film attaquait le théâtre confidentiel, l'obstination aux débats, la sexualité libérée ; toute la génération se reconnaissait dans un miroir fidèle, à peine voilé par l'haleine d'une auto-ironie acerbe. Aucune déformation, Moretti refusait et refuse toujours la caricature, s'incluant à la première personne parmi ceux qu'il attaquait, atteignant par là même, comme il dit, le « rire qui fait souffrir ».

La trajectoire de Moretti de Je suis un autarcique (76), à La Messe est finie (86), passe par Ecce bombo (78) : perplexité d'un groupe d'« autoconscience » masculin ; Sogni d'Oro (81), angoisse d'un cinéaste-Art et essai en proie à son œuvre (La mama de Freud) et à sa mère ; Bianca (84) névrose d'un jeune professeur cherchant comme Lot ou Diogène un couple fidèle dans une société libérée. Permanence de la formule et du thème à travers une professionnalité de mieux en mieux maîtrisée. Les protagonistes, jeunes intellos d'avant-garde (même le prêtre de La Messe est finie a fait partie des révolutionnaires culturels), tous ont la grande taille, le visage débonnaire et un peu play-boy de Moretti. Tellement différent de celui d'un Woody Allen si proche par ailleurs de Moretti par l'alliance de l'auto-ironie et du burlesque.

Chez Moretti, le burlesque ne passe jamais par la mimique, mais par les situations et les dialogues. Hachés, drôles, prenant au lasso et la vérité et la dérision de la vérité comme dans cette perle de Bianca (réplique du prof au commissaire qui l'interroge sur son passé) : « ... c'était l'été... nous étions tous au Portugal... je ne me rappelle plus pourquoi. Oui, pour aller voir un colonel, oui il s'appelait Othello de Carvalho. Je ne sais plus qui c'était ». Dérision et pathétique, et fidélité du cinéaste à déceler l'oubli.

Sogni d'oro présenté et primé à Venise consacre Moretti parmi les grands Italiens : produit par la R.A.I., distribué par Gaumont, soutenu par des grands acteurs (Elsa Morante, Piera de gli Esposti), le film garde encore un ton canularesque, proche des revues estudiantines mais attaque tous azimuts le monde du cinéma : producteurs et directeurs de salle, collaborateurs au tournage et gens de « communication », presse, public et animateurs, jusqu'aux confrères « tous crétins » qu'il est pourtant de bon usage de ménager. Et la cible n'est pas seulement les tics de langage.

Certains gags restent des « attractions » vaguement intégrées au propos, sketches interchangeables, comme celui de Freud, bradant ses œuvres au marché et ajoutant au lot, en bon camelot, quelques cravates ou génoises au chocolat pour valoriser Totem et tabou. D'autres, à forte charge visuelle et métaphorique, sont très beaux : ce sont les mannequins du « temps de crise » affalés en diverses postures qui peuplent une salle de cinéma désertée dès le lendemain de la première.

Jusqu'à Sogni d'oro, la cible trouée au cœur, c'était le mouvement des jeunes dans sa tentative de recréer le monde. Ceux du dehors riaient, le ridicule c'était l'autre ; ceux de la « mouvance », pas tous jeunes, se reconnaissaient à de petits détails. (Eh oui, comme Michèle l'autarcique, on se sentait de droite si on ne portait pas l'anneau à l'oreille). Mais c'était soi au passé, page tournée et refermée sur l'héroïsme don quichottesque et les rêves. A la fin du film, le rire sonnait plus frais : les crétins assis au cinéma, engueulés par Moretti, ici et maintenant, c'était bien nous spectateurs et parfois critiques.

Avec Bianca le rire s'est étranglé ; on peut, certes, s'échapper ; l'école en folie ? mais si on n'est pas prof. L'extermination des couples immoraux ? assez inquiétant mais le genre grotesco-macabre est (presque) aussi codé, aussi désamorcé que le fantastique plastifié et l'horreur électronique et Moretti sait sésormais ficeler de bons récits à énigme.

Et voilà que tout doucement, bien classiquement nous arrive sur la gueule La Messe est finie ; rien ne va plus. Le « jeune seul et désespéré », ce prêtre sans mandat comme le corbeau de Pasolini, c'est un homme de bonne volonté. Passent encore ces valeurs démonétisées, elles peuvent ne pas être les nôtres ; on peut vivre — peut-être — sans la fidélité conjugale, la chaleur familiale, la foi en son engagement clérical ; passe encore la virevolte de ces communistes dévoués, ces libraires militants, ces nihilistes romantiques qui se sont retournés, rangés, suicidés, enfermés. L'Église, ce grand corps qui tient chaud et ferme, s'est volatilisée. Soit. Mais Giulio, sans sa robe, sans son titre, sans sa paroisse, c'est comme fils qu'il voit se suicider sa mère, son père s'éprendre d'une jeune, incapable d'aider, de conseiller, d'écouter.

Les deux marginaux de Deux hommes et une armoire de Polanski, issus de l'eau, y replongeaient, laissant sur le rivage un enfant construire ses petits rêves de sable. Condamnation pour cause d'inutilité, ou sursis au bénéfice du doute. Si Giuglio retourne vers un type de société qui peut encore nous faire la grâce d'avoir besoin de nous, ce serait, pour la première fois chez Moretti, « la fin heureuse » ?

 

Andrée Tournés

Jeune Cinéma n° 179 [mars 1987]