Pourquoi cette sorte de voyage en exil intérieur ?
C'est l'image d'une condition qui m'est propre et dont je ne me vante pas. Mes personnages reflètent l'opposition entre l'être et le devoir être. En rendant cet état d'âme dans mes films, j'essaye de marquer leurs réalités contradictoires sans pour autant être didactique ni faire de l'idéologie. Dans un film, l'idéologie n'est pas essentiellement l'idéologie politique, mais elle consiste à écrire des scénarios schématiques, à thèse.
Comment est-il ce Don Giulio ?
Doux et coléreux, il aime son prochain mais ça ne l'empêche pas de donner des coups. En somme, lui aussi se contredit.
Le rapport : opposition avec la famille, disparu dans Bianca, réapparaît ?
Oui. Dans Bianca, film sur la famille, l'idéalisation du couple, il valait mieux que la famille, le couple ne figurent pas derrière le protagoniste. En effet, si ce personnage avait eu des parents modèles, le film serait devenu didactique, dans un certain sens ; s'il avait eu des parents non modèles, il l'aurait été dans un autre sens.
Qu'est-ce qu'il lui arrive, à ce jeune prêtre ?
Il revient dans sa ville, Rome, mais uniquement par hasard. Il y a des années qu'il n'y vit plus mais dans un petit village dont il est le curé. Et il trouve un milieu différent de celui qu'il avait laissé. Ses amis ont changé : l'un est terroriste, l'autre homosexuel, un autre est seul désespéré, le dernier s'est converti au catholisme.
Pourquoi ce titre : La messe est finie ?
Aucune raison particulière outre le fait qu'il m'a paru convenir à l'histoire d'un prêtre. Déjà avant de tourner Bianca, j'avais pensé que j'aurais beaucoup aimé interpréter un prêtre. Mais non pas parce que j'aurais voulu parler des prêtres en général ou d'une vocation ratée. Je n'ai pas fréquenté de collèges religieux, je n'ai pas reçu d'éducation religieuse et je ne suis pas croyant.
Je ne voulais plus jouer des rôles d'étudiant ou de professeur comme dans le passé, mais j'avais envie d'entrer dans la peau d'un prêtre. En tant que tel je me serais senti autorisé à m'occuper des autres.
Dans Bianca, mon intérêt pour autrui m'était d'abord dicté par l'amour, cela tournait ensuite à la manie et à la fin il explosait en une folie homicide. Le prêtre, lui, est quelqu'un qui s'occupe de son prochain institutionnellement. Bien sûr, avant, l'idée de faire un film sur un prêtre ne m'aurait même pas traversé l'esprit, ça ne m'intéressait pas comme aujourd'hui.
Je laisse à chacun le soin de décider si ce personnage peut être une métaphore d'autres situations et dans quelle mesure. Je n'ai ni calculé, ni programmé le fait, par exemple, qu'on rit peu dans ce film. Je ne programme jamais rien. En Italie, je suis un des rares metteurs en scène qui ait la chance de faire des films auxquels il croit, je ne fais que des films dont je sens qu'ils sont bien à moi.
Dans ce film, la seule lueur d'espoir est condensée à la fin dans un mariage et un bal ?
Oui, j'ai peut-être voulu attribuer à la danse dans l'église l'ultime possibilité de communiquer. Mais souvent, le point de vue d'un metteur en scène sur un de ses films est le moins juste.
Dans la La Messe est finie presque tous les acteurs viennent du théâtre ?
J'ai vu Pietro De Vico dans Cinecittà Cinecittà à la télé et j'ai été frappé par la douleur inscrite sur son visage sous son masque de comique. Marco Messeri aussi joue généralement des rôles brillants, ça m'a donc amusé de lui faire interpréter un personnage si mélancolique. Il y a aussi comme on sait : Ferruccio De Ceresa, Margarita Lozano, Roberto Vezzosi, Dario Cantarelli, Enrica Maria Modugno, Vincenzo Salemme.
Si l'on confronte le scénario et le film, on en retire l'impression d'une certaine accentuation dramatique. De nombreuses scènes plus comiques ont disparu.
Ce personnage, cette histoire impliquaient moins d'occasions de faire du comique. Bien sûr, il y a des situations plus clairement dramatiques mais aussi plus douces par rapport à d'autres films. Je n'ai pas tourné certaines parties plus "drôles" parce qu'elles étaient extérieures au climat de La messa e finita.
Bianca s'achève sur une réplique du protagoniste à propos des "enfants" et, dans La messa e finita, les dialogues et les scènes centrés sur la maternité, l'enfance, la figure de la mère, rythment tout le film. Croyez-vous savoir quel sens a ceci dans votre cinéma ?
C'est que... je voudrais avant tout éviter de parler plus directement de moi, voyons, que puis-je dire... Disons que dans mes films, le rapport avec la mère ressemble d'une fois à l'autre à ma façon de jouer. Ou aussi à mon rapport avec le cinéma : instantanéité dans Ecce Bombo grande tension dans Sogni d'oro, amour et souffrance dans La messa e finita. Mais c'est l'histoire de dire quelque chose, je viens de dire les premières choses qui me venaient à l'esprit...
Et l'importance croissante de l'enfance dans votre cinéma, que signifie-t-elle ?
Dans mon cinéma, je ne sais pas trop, dans ce film je sais qu'il y a une grande nostalgie pour l'enfance (à la différence de Ecce Bombo où d'une certaine manière ce sentiment me faisait peur et où je le mettais en scène en ayant recours à la parodie du flash back).
Tous les personnages du film impliquent des choix extrêmes : le terrorisme, le sacerdoce (le moins actuel), l'auto-isolement, la solitude en ville et à la montagne.
Je pense que c'est représentatif du climat des années que nous vivons : dans le bien comme dans le mal, je crois que c'est là une génération qui plus que les autres a pris en compte la réalité : soit en cherchant à rester soi-même parmi mille obstacles et mille difficultés, soit en réagissant en arriviste avec un certain cynisme par ci par là. Il me semble que des solutions à ce point radicales des personnages du film ne représentent pas la norme.
La danse, les chansons (dans ce film particulièrement centrées sur le dramatique) caractérisent certaines belles scènes décisives du film. Comment sont-elles nées ?
Un jour, après bien longtemps, j'ai réécouté la chanson Ritornerai de Bruno Lauzi. Elle m'est restée dans la tête et j'ai commencé à penser à des scènes (très différentes les unes des autres) dans lesquelles il y aurait cette chanson (chantée en partie par moi).
Pour Sei bellissima de Loredana Bertè, il m'est venu l'idée de faire correspondre le crescendo de cette chanson avec le malaise croissant de Don Giulio qui ne veut pas écouter la lettre d'amour de son père.
Dans le bar, j'ai toujours tourné avec Sei bellissima en play back, mais ensuite, pour un plan court sur le jukebox, j'ai changé et j'ai mis, Dieu sait pourquoi, la chanson de Battiato (I treni di Tozeur) que j'ai gardée comme bande son de toute la séquence.
Dans le film, il y a une Rome inédite, tantôt périphérique, tantôt un peu abstraite et non identifiable.
J'ai cherché des endroits non "consommés" ou que l'on pouvait immédiatement reconnaître comme "romains", mais surtout des lieux ni modernes, ni habituels, mais quand même pas trop excentriques, un peu délabrés sans pour autant donner l'impression de la misère. Cette fois-ci, j'ai davantage soigné le décor, même les maisons où j'ai tourné sont moins banales, fortuites, elles ont un caractère qui leur est propre (ainsi qu'une photogénie).
Avec La messa e finita vous semblez avoir choisi et avoir atteint (et presque toute la critique et le public semblent avoir répondu d'une manière très positive) une complexité dans le discours ne refusant pas l'engagement dramatique sans simulations et camouflages ou réticences. Quelles conséquences cela aura-t-il vis-à-vis de votre personnage ?
Avant, j'étais toujours agacé par ceux qui me demandaient à chacun de mes nouveaux films : "Bon, ça va, et le prochain ?". Heureusement, maintenant personne ne me pose plus cette question. En revanche, c'est moi qui commence à me la poser.