Collaborateur privilégié d’Henri Georges Clouzot, il a conçu tous les décors de Quai des orfèvres, pour Renoir ceux de French Cancan. Pour Claude Autant-Lara, plus qu’un paysage français, c’est une véritable atmosphère, l’âme d’une époque, qu’il recrée dans Le Diable au corps, se surpassant encore en recréant pour lui les rues de la capitale entièrement recomposée dans La Traversée de Paris : “ avec trois mètres de profondeur, dit-il, on donnait l"illusion d"une perspective de trois cent mètres ”. Max Douy l’affirme : “ tourner en studio était un gain de temps et une garantie artistique ”.

Le décor est souvent affaire d’imitation de la réalité mais il faut la plier aux contraintes techniques du cinéma. Les décors naturels présentent tant d’inconvénients qu’ils entrainent des compromis fâcheux. Max Douy l’explique bien : lorsqu’il a conçu le music hall de Quai des orfèvres, c’était de façon à ce que la caméra puisse, à l’endroit prévu, saisir à la fois les comédiens au premier plan, ce qui se passait sur la scène au même moment, en ayant, en plus, les réactions du public, par ricochet, sur un miroir. Tout est net. En un seul plan. Avec l’illusion de la simplicité. Jamais dans la réalité un tel plan n’aurait permis au spectateur d’avoir la même vision. Pour les artistes de la génération de Max Douy, ceux qui ont fait la réputation du cinéma français des années 30 à 50, le décor était partie prenante de la mise en scène.

" Un scénario faisait trois cent pages. Tout était écrit, insiste-t-il. Tout. Précisément. Le décor, il n"y avait plus qu"à le construire selon les vœux du réalisateur, mais aussi en fonction des acteurs, afin qu"ils se sentent le plus à l'aise possible dans l'espace de jeu, et en fonction de la prise de son. La règle était alors de tourner en son direct ; le doublage était réservé aux imprévus, aux catastrophes. Pour faciliter les mouvements de caméra, certaines parois étaient mobiles. Le décor pouvait donc être une installation de haute précision. Un travail fou, qui permettait au tournage toutes les libertés. Parmi tous les réalisateurs prestigieux avec lesquels Max Douy collabora, l’un des plus secrets fut Jean Grémillon. Porté aux nues par une poignée d’admirateurs, largement méconnu de tous, même des cinéphiles, Grémillon fut un discret. On l’a donc oublié.Max Douy ne travailla avec lui que deux fois –mais certainement pour deux de ses plus grands films : Lumière d’été (1942) et Le Ciel est à vous (1943).

Lumière d’été demandait un tel effort pour les décors –notamment une auberge en pleine montagne- qu’ils furent trois (trois grands noms : Alexandre Trauner, Léon Barsacq et Max Douy) à éxécuter les consignes. Certains construisaient des décors sur les plateaux de la Victorine à Nice, d’autres, à flanc de montagne, construisaientt cette “ auberge de l'ange gardien ” imaginée par Prévert, où Pierre Brasseur, Madeleine Renaud, Madeleine Robinson et Paul Bernard allaient, pour les besoins de l’histoire, s’entredéchirer. Le réalisateur, lui était d’un calme remarquable, se souvient Max Douy.  "Un homme rigoureux. Très étonnant par sa grande culture. Un humaniste. Il était musicien de formation et s"intéressait à tout. Notamment à l'astrologie. Il faisait dans son coin les thèmes des uns et des autres et en tirait ses conclusions. Il n'ennuyait personne avec ça, mais il avait son idée. Il avança un jour qu"une comédienne préssentie ne viendrait pas parce qu"elle était malade. En effet, elle souffrait des bronches, et fut remplacée par Madeleine Robinson. "Mais c"est son intransigeance qui caractérisait le mieux Jean Grémillon. "Il refusait les arrangements, dit Max Douy. S'il ne pouvait réaliser le film à son idée, avec les moyens qu'il estimait nécéssaires, il préférait dire non. ” Une attitude pas vraiment appréciée dans la profession. 
Mais le décorateur préfère se souvenir du cyclone qui emporta en une nuit la fameuse auberge de Lumière d’été. Tout fut refait immédiatement au plus vite. Est-ce ce climat, cette ferveur qui ont imprégné ce drôle de film, cauchemar un peu magique où l’amour est aussi violent que les conventions sociales ? A la fin, comme le décor, tout s’envole aussi. Dans Le ciel est à vous, c’est l’héroïne, Madeleine Renaud, qui s’envole dans les airs à bord d’un avion. Symbole remarquable de la volonté et de la persévérance qui viennent à bout d’un idéal jugé inaccessible. Pourtant, les consignes pour le décor furent d'être le plus simple possible, le plus réaliste. Un décor comme en écho musical discret pour soutenir la mélodie forte du scénario. En 1943, le courage de cette femme qui mène à bien son combat contre la peur et les préjugés a en effet une résonance bien particulière. D’autant que le film s’inspire d’une histoire vraie, celle d’une garagiste de province devenue championne d’aviation.

Or, à l’époque, les films français tournés sous l’occupation allemande préfèrent nettement les sujets fantaisistes ou fantastiques. Dans Le ciel est à vous, les décors de Max Douy offrent ainsi un cadre quotidien saisissant : avec sa fontaine centrale et ses magasins, son garage ordinaire qui cache un avion extraordinaire, la petite ville de province, bâtie de toutes pièces sur des terrains gigantesques, rend possible une France paisible qui ne demande qu’à se réveiller.

Propos recueillis par Philippe Piazzo (en 2005)