aden : Douze ans après J'embrasse pas, vous retrouvez Téchiné.

Emmanuelle Béart : Il a beaucoup changé... et moi aussi. D'abord, je me souviens que notre première rencontre, à l'époque, a été assez conflictuelle. Précédemment, pour un autre film, Les Innocents, il avait refusé l'idée même de me rencontrer. J'étais donc sur la défensive. Je lui ai tout de suite demandé pourquoi il avait demandé à me voir cette fois, pour J'embrasse pas. Il m'a répondu : "A cause des Enfants du désordre." J'ai béni une fois encore Yannick Bellon de m'avoir donné ce rôle, et là... on s'est dit non, mutuellement, après avoir dîné ensemble. Je ne sais pas pourquoi, ce jour-là, ça ne s'est pas fait... Puis on s'est rappelé quand même. Je me souviens de cette deuxième rencontre, où régnait une sorte d'enthousiasme absolu, des deux côtés. Il s'est mis à rajouter des choses sur le rôle. Il stimulait mon envie, et mon imagination. Il répétait : "Tu sais, le scénario n'est que le squelette. Avec moi, ça se passe sur le tournage." Et c'est vrai. Il est comme moi, c'est un homme de terrain.

Qu'y a-t-il de si fondamental sur le tournage ?

Quand on me demande comment je travaille, il m'arrive de répondre que je ne travaille pas. C'est plus complexe que ça : ça travaille... dans ma tête. J'accepte un rôle et c'est déjà là, c'est en marche, c'est à l'état d'embryon et ça évolue, comme si j'étais enceinte... au niveau de mon imagination. C'est là, en moi, jour et nuit, dans des détails. Ce sont des choses qu'on n'arrive pas à dire. Ce qu'il y a de très particulier, avec Téchiné, c'est qu'en étant très rigoureux, il y a toujours chez lui un espace pour la vie, la liberté, l'inattendu. Un tournage, avec lui, c'est un lieu d'éveil. J'ai presque envie de dire que, finalement, malgré le scénario, tout est à faire sur le tournage et tout doit naître à ce moment-là, comme si tout ce qui existait avant ne comptait plus.

Et les dialogues ?

Ce ne sont pas les dialogues qui sont importants, mais le travail sur l'inconscient, sur le corps. Téchiné est incapable de crier ce dont il a envie. Il vient insuffler son désir au creux de votre oreille. C'est pour ça que mettre des mots sur ce travail-là... pour moi, c'est horrible. Dès que j'essaie d'expliquer, je mens. Ou si je ne mens pas, je me dérobe. Je crois que les mots qui conviendraient vraiment me paraîtraient indécents. Je me souviens avoir dit, il y a longtemps : " Quand je suis sur plateau, c'est comme faire l'amour. " Il fallait voir la tête du journaliste. Et ensuite, la façon dont il l'a retranscrit...

C'est gênant parce qu'il s'agit d'un "rapport de travail", comme on dit un "rapport" physique ?

Peut-être. Téchiné me transmet ses ordres par une parole, un regard, un sourire... C'est une communication hors des mots. Il me lance des signaux qui font réagir mon corps et ma tête. Le plateau de tournage devient un lieu où tous les sens sont en éveil. Tout est à vif. Mais le plus important, c'est qu'il conduit l'acteur à avoir du courage et à ne pas avoir honte. Ses sujets sont violents, impudiques, mais lui est très pudique. Il parle d'enfance et d'adolescence, de sexualité - et c'est violent. Mais si ça déborde, ça le gêne.

Mais ce courage, vous l'avez même sans Téchiné. Quand vous tournez nue pour Rivette dans La Belle Noiseuse malgré vos réticences initiales. Quand vous vous laissez façonner par Sautet dans Un cœur en hiver et Nelly et Monsieur Arnaud...

Je ne suis pas sûre d'être quelqu'un de courageux par nature... mais je le deviens. Ou alors je le suis, mais pas avec tout le monde. A un moment, mon plaisir, c'est de donner du plaisir. Alors, j'y vais. Il faut arriver à faire sortir quelque chose du metteur en scène, mais à partir de mon corps à moi.

Alors, c'est parler de ça qui est gênant ?

C'est le résultat de l'interview qui me gêne. Si on fait un portrait de moi, c'est parfait, c'est la vision du journaliste, son avis, ses mots. Quand je lis mes propos rapportés, il n'y a plus le cours de la conversation : il n'y a pas mes silences, mes hésitations. On lit un flot d'affirmations... alors que je n'ai que des doutes. Je suis dans une remise en question permanente. En plus, on ne me demande pas seulement de parler de moi, mais aussi des autres. Or, parler de l'intimité d'un metteur en scène, c'est très dur. Téchiné n'est pas forcément comme je l'ai ressenti et comme je vous le raconte.

Vous sentez que ce genre de décalage se produit souvent ?

Il est partout dans ce métier. Il est déjà dans ce qu'on voit, dans ce que l'on croit voir de son propre travail. C'est dérangeant. Je ne m'y habitue pas. Mais j'en suis aussi responsable ; il naît de ma façon d'être, de répondre aux questions, de faire des photos... Au fond, le décalage est dans tout ce qui entoure ce métier. Dire oui à un rôle, à un film, à un metteur en scène, c'est prendre un risque de se trouver ou non. Ce risque, je l'assume. Là où j'ai du mal, c'est avec cette sensation qu'il faut toujours m'expliquer ensuite sur le pourquoi et le comment, aller chercher les racines du désir, mettre à jour la façon dont nous avons réussi à faire vivre une histoire. C'est là que je ne sais plus. Je sais ce que j'ai ressenti en le faisant, mais en le voyant... Pourquoi ce rôle-là ? Je crois que dans le choix même il y a une forme de réponse, par rapport à un moment de ma vie. J'ai eu la sensation que là, un metteur en scène pourrait me conduire à mûrir et grandir, avec l'audace de penser que moi je peux apporter quelque chose au rôle. C'est pour ça que je ne vais jamais chercher un metteur en scène. Etre choisie, c'est partager ce risque-là. J'ai l'audace et la prétention de dire oui - oui, je peux donner vie à cet être - et je ne le fais qu'avec le désir de l'autre, et avec son aide. Sans metteur en scène, je ne peux rien faire. Sans eux, je n'aurais même pas réussi à me donner la vie, à moi. Je pense que j'ai eu la chance de rencontrer des êtres qui m'ont permis... non pas de naître, mais de renaître.

Il y a eu un moment où vous vous êtes sentie comme morte, ou à l'abandon ?

On va dire... Non, ne disons rien. Mais c'est grâce aux cinéastes que j'ai appris à vivre.

Les Egarés, c'est un film sur la perte des repères...

... et évidemment, ça me touche particulièrement. La cellule familiale bascule dans l'inconnu. Il y a une route, un bombardement, un père mort... En une fraction de seconde, ils n'ont plus rien. Plus rien qu'eux-mêmes. Il y a les séquelles de la souffrance d'avoir tout perdu. Les rêves, les cauchemars. La guerre partout, jusque dans les corps, et la découverte de la nudité. Le plaisir de devoir tout reconstruire et redécouvrir, et continuer à tenir debout, mais autrement, avec des zones d'ombre dont ils avaient fait abstraction. Dans mon rôle, celui de la mère, ce qui est touchant, comme dans toute cette petite famille, c'est qu'elle continue à garder un comportement normal malgré le chaos. Mais, parce que justement tout bascule, elle porte un autre regard sur ses enfants. Comme si les choses s'inversaient : ses enfants deviennent adultes et elle redevient enfant. Comme si toutes les théories qu'elle inculquait en tant qu'institutrice foutaient le camp. Et on sent que c'est peut-être la première fois que cette femme prend conscience de son corps, de sa sensualité. C'est aussi l'histoire de cette renaissance : c'est une mère qui croit que se laisser aller l'amènerait à ne plus être digne du nom de mère...

Et pour être digne du nom d'actrice, pensez-vous devoir vivre toujours aussi intensément vos rôles ?

Quand ça ne va pas, je m'en vais. Regardez ma filmographie. Il y a... des années de retraite. Et sur certains films, peut-être qu'on peut voir qu'en cours de route je me suis "absentée". Je rentre comme dans un sas de sécurité. C'est là que je vois qu'il y a une technique pour l'acteur. On me choisit exactement pour l'inverse, mais je crois que c'est ça qui serait peut être très intéressant, maintenant : qu'on se serve de ce dont j'hésite le plus à me servir, la technique.Propos recueillis par Philippe Piazzo