Quel était le point de départ du film ?
Alors que j’étais parti sur un autre sujet, un jour j’ai croisé Gaylor qui préparait les élections. J’ai découvert beaucoup plus tard qu’il était pasteur dans une église et mon intérêt pour lui s’est renforcé. Il avait une adresse, il était joignable. C'est Gaylor qui m’a introduit auprès du groupe de musique constitué de kuluna (jeunes délinquants des rues) qui squattent le cimetière. J’ai pu les filmer grâce à Gaylor.
De véritables programmes politiques ont-ils été proposés lors des élections ?
Dans le film, j’ai été amené à faire le parallèle entre la pratique religieuse et la vie politique. Un candidat sérieux qui veut aider le pays pense qu’il n’est pas nécessaire de mettre sur pied un vrai programme. D’abord, il y a un problème de langue, la plupart des gens ne maîtrisent pas le français, ensuite ils essaient d’expliquer des choses qui sont en grand décalage avec le vécu de la population. Le politicien qui peut amener à son meeting un musicien connu pour mettre l’ambiance sera plus populaire et pourra réunir cent ou deux cents personnes. La population ne semble plus accorder d’importance au discours politique. Les gens sont fatigués. Le véritable enjeu de ces élections pour la population, c’est l’argent. Les jeunes préfèrent gagner tout de suite ou faire du business : « le deal est simple : vous me donnez à manger, vous me donnez un peu d’argent, je vous promets que je voterai pour vous ! »
Mes personnages n’ont pas voté. Je voulais montrer qu’à Kinshasa les élections ne représentent pas grand chose pour le bas peuple, la démocratie non plus. La surprise a été de voir le contraire. Le jour des votes, beaucoup sont venus déposer un bulletin dans l’urne. Les gens étaient vigilants et vérifiaient que tout se passe bien. Malheureusement, le résultat n’en a pas été modifié. La plupart des Congolais ont estimé qu’on leur avait volé les élections. Certains étaient même prêts à aller jusqu’à la guerre civile.
Quel était le rôle des observateurs et leur influence ?
Ils notent ce qu’ils constatent dans les bureaux de vote. Mais la question de leur utilité reste posée. Leurs observations n’ont influé d’aucune manière sur les résultats. Mais ce que je voulais montrer avec ces observateurs de la Nouvelle Société Civile, c’est à la fois leur impuissance, et leur volonté de tirer vers le haut les Congolais. C'est un travail qu’ils faisaient bénévolement.
Il y a dans la population un climat de suspicion généralisée et vous êtes parfois pris à témoin, comme dans cette scène où un responsable est conspué par les électeurs dans un bureau de vote.
Je ne savais pas à quoi m’attendre. Certains journalistes étrangers ont été agressés, on ne voulait pas qu’ils filment. Lorsque j’ai filmé ce bureau de vote, il y avait le risque que quelqu’un ne soit pas content et casse ma caméra. J’ai décidé de continuer à filmer et au contraire les gens m’ont pris à témoin.
Comment voyez-vous l’avenir ?
Un homme dit dans le film que Kabila sera réélu, qu’ils aillent voter ou pas, mais malgré tout j’ai été surpris par l’engagement des gens. Même les troubles qui ont suivi les élections témoignent d’une prise de conscience. C’était une surprise, car on pensait que les gens étaient indifférents et ils ont dit « non ».
Nous étions à deux doigts de connaître ce qui s’est passé dans les pays arabes. La différence c’est qu’on vit au jour le jour. Passer beaucoup de temps à défendre une cause, lutter pendant de longues semaines comme les Tunisiens et les égyptiens l'ont fait, c’est compliqué au Congo. Au bout de deux jours il faut trouver de l’argent pour nourrir sa famille. Donc la tension à Kinshasa contre Kabila est vite retombée. On a senti tout de même que cette tension a poussé le gouvernement à donner une image différente, durant les premiers mois, comme s’il y avait un changement. Mais en dépit du constat que dresse le film, je pense que les gens sont davantage prêts maintenant à prendre leur destinée en main. C'est quelque chose que je n’aurais pas pu dire avant les élections. Ils attendent avec impatience les élections de 2016.
Propos recueillis par Lyloo Anh et Christian Borghino pour le Festival Cinéma du Réel 2013