Deux réalisateurs partent pour Macao, à la découverte d’une ville labyrinthe, fascinante et multiculturelle, où les souvenirs d’une enfance passée en Orient de l’un – souvenirs fictionnés d’une réalité vécue – dialoguent avec les souvenirs de l’Orient de l’autre, forgés par les codes du cinéma, de la littérature et de la peinture – souvenirs vécus d’une réalité fictionnée –, donnant ainsi naissance à un album de géographie physique et émotionnelle, structuré comme une enquête déguisée en film noir, où le puzzle du récit défie la réalité, la fictionnant.
La première fois que nous avons envisagé d’aller à Macao, le territoire se trouvait encore sous administration portugaise. En 1999, nous avons voulu assister au transfert de souveraineté à la Chine, mais notre voyage a dû être remis à plus tard. En 2009, alors que l’on célébrait le dixième anniversaire de la RAS (Région administrative spéciale de Macao de la République populaire de Chine), le moment était venu de faire avancer ce projet de film.
La fascination pour l’Orient, comme horizon et projection de la fiction, a toujours été une source d’inspiration pour le cinéma occidental. De l’époque du muet à nos jours, c’est le cinéma américain qui a produit le plus d’images et l’a le plus mis en scène, à sa manière, comme théâtre de ses fictions. Dans la plupart de ces films, la représentation de l’Orient passe par une révision plus ou moins exotique du réel, adapté à l’imaginaire, à l’iconographie et aux codes des différents genres cinématographiques. Dans quelle mesure le cinéma a-t-il construit un Orient de fiction, tantôt proche, tantôt à des années lumières de la réalité ? Comment se manifeste cet imaginaire de fiction dans le réel ? Quel regard portent les sociétés orientales sur cette vision exotique d’elles-mêmes dans un monde qui tend à se mondialiser ?
Dans La Dernière fois que j’ai vu Macao, comme dans un film noir, la voix off des deux réalisateurs-protagonistes met les images en relation avec l’histoire qui va se tisser à partir d’elles, comme s’il s’agissait d’une enquête.
Le film noir a généralement pour toile de fond le monde souterrain du crime, ancré dans l’imaginaire urbain nocturne. Son esthétique repose sur les contrastes lumière/ombre, une atmosphère onirique, sombre et confinée où évoluent des héros majoritairement masculins, des femmes fatales et des criminels sadiques. Les ingrédients que l’on retrouve le plus souvent dans le film noir sont le récit du protagoniste masculin, qui constitue la perspective dominante du film, la multiplication des perspectives contradictoires et paradoxales, qui accentuent la complexité de l’histoire, et la voix off, en tant qu’élément de reconstruction continue de l’histoire. Ce sont ces codes que nous nous sommes appropriés pour construire notre film.
Et le son joue également un rôle prépondérant. Nous avons bâti une dialectique entre le son diégétique et le son extradiégétique. Outre la voix-off des réalisateurs, le son direct, les bruits, les ambiances et la musique créent une structure sonore, qui tantôt coïncide avec la structure des images, tantôt lui est parallèle. C’est de cette dialectique que naît la structure du film. Un film aux détails palpables, fait de lieux, de personnages, de regards, de gestes, de sons, voire de secrets.
Que serait-il arrivé aux bas que Jane Russell lance par dessus bord dans le film Macao / Le Paradis des mauvais garçons (1952) de Sternberg si Robert Mitchum ne les avait pas rattrapés sur le pont inférieur ? Que serait-il arrivé si ces bas étaient tombés à la mer, ou s’ils avaient volé en direction de Macao et que nous les avions suivis, laissant derrière nous les protagonistes qui ne se seraient alors jamais rencontrés et ne seraient jamais tombés amoureux l’un de l’autre comme cela arrive dans le film ? Que serait-ce donc que ce film, en apparence absurde, que le parcours d’une paire de bas dans les confins de Macao ? Comme dans la mythologie orientale, où les éléments ont un pouvoir surnaturel, nous avons voulu avoir cette forme de liberté dans la construction du film, et nous envoler vers Macao, portés par le vent.