Les déclarations tonitruantes et orchestrées d’une certaine presse française ont fait de La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo, une sorte de mythe ; on se demande bien pourquoi. Le film donne un tableau assez précis des principaux événements qui ont marqué la bataille d’Alger.
7 octobre 1957 — Les paras du colonel Mathieu vont faire sauter le repaire du dernier chef des insurgés, Ali la Pointe. En ces derniers moments, celui-ci revit son passé ; il fut voleur, trafiquant de drogue, souteneur ; en prison, au contact des patriotes algériens, s’est opérée une prise de conscience qui le conduit dans les rangs des insurgés.
1er novembre 1957 — Le F.L.N. nettoie la Kasbah — et Ali la Pointe est bien placé pour jouer le rôle principal : car c’est la Kasbah de Pépé le Moko, truffée de trafiquants, souteneurs, indicateurs de police, qui doit devenir une citadelle de l’insurrection. Puis commence la guérilla ; les attentats contre les gendarmes et militaires pour se procurer des armes déclenchent l’engrenage du terrorisme : explosions de représailles dans le quartier arabe ; explosions dans les cafés, gares, lieux publics fréquentés par les Européens.
Janvier 1957 — Arrivée des paras. Le colonel Mathieu organise le quadrillage ; il sait que de la base on peut remonter jusqu’à la tête de l’organisation, mais à condition d’obtenir tout de suite des renseignements de ceux qu’on arrête, et donc d’employer la torture. Le F.L.N. proclame la grève générale pour attirer l’attention de l’O.N.U. sur le problème algérien. Mais cela fournit aux paras le moyen de repérer les membres du F.L.N. et ils finissent par s’emparer des chefs de l’insurrection. Ali et ses compagnons, dont le petit Omar, refusent de se rendre et l’on fait sauter leur repaire.
Trois ans se passent, aucun signe d’activité chez les rebelles : Mathieu n’a-t-il pas eu raison ?
Décembre 1960 — La foule algérienne en masse envahit les rues, réclame l’indépendance qu’elle obtiendra un an et demi plus tard.
Film historique donc, mais pas film de montage, ni document historique : l’auteur est le premier à dire qu’il a réalisé un film de fiction. Cependant le ton, le style sont ceux du documentaire. Pontecorvo a été journaliste, il a fait des documentaires sociaux, il est certainement très attaché à ce ton.
Cette présentation des événements rappelle aussi celle de Salvatore Giuliano : c’est le même scénariste dans les deux cas, Franco Solinas ; les faits ne sont pas vraiment « amenés », ils surgissent devant nous, abrupts : au spectateur de comprendre, d’interpréter, de se faire une opinion. Mais sur quelles bases ?
Les motivations dans le film restent dans la pénombre : ce n’est ni Potemkine, ni Octobre. Ce n’est pas, non plus, un film politique. On comprend bien, dans le contexte algérien, qu’il n’eût pas été possible, au metteur en scène, l’eût-il voulu, de tourner un équivalent du Terroriste, de De Bosio. Mais il ne semble pas que Pontecorvo ait cherché à beaucoup développer ce côté — disons « idéologique » du film — non par manque d’intérêt pour les problèmes politiques : sa vie montrerait le contraire ; mais cet homme de gauche, retiré de l’action politique, tout en gardant la générosité qui l’a toujours inspiré, s’intéresse semble-t-il plus aux réactions humaines surtout collectives, qu’aux analyses politiques.
C’est aussi un témoignage de la volonté des auteurs de ne pas faire « partisan » ; volonté poussée ainsi jusqu’à faire des entorses à la vérité historique ; je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’on leur en ait toujours su gré, à droite ou à gauche ! Mais il faut bien reconnaître que, contrairement à ce qu’a dit la presse française de droite, c’est beaucoup plus un film d’apaisement qu’un film destiné à faire revivre un passé douloureux.
Cela explique son absence de passion dans les scènes où l’exaspération devrait être la plus criante : ainsi les scènes de tortures traitées avec discrétion, et où la même pitié englobe tortionnaires et torturés ; l’idéalisation du colonel de paras qui vient en personne parlementer avec les assiégés pour obtenir leur reddition...
Il est bien évident que ce qui intéresse avant tout Pontecorvo — et ce qu’il a le mieux réussi — c’est la montée de ce que les critiques italiens ont appelé le choeur algérien. Les événements ne sont là qu’un point de départ, l’idée fait place au sentiment.
Ali la Pointe, prisonnier de droit commun observe ces personnages curieux que sont les détenus politiques, il assiste à l’exécution capitale de l’un d’eux : regard silencieux d’un être fruste qui cherche à comprendre. Puis c’est la ferveur et la joie de l’action qui commence : le nettoyage de la Kasbah des éléments impurs, le mariage suivant les anciens rites. Avec les attentats surtout, apparaissent les déchirements, sensibles particulièrement dans le rôle qu’y jouent les femmes ; la répression devient terrible : la peur, la douleur tiennent une place grandissante, encore un grand espoir avec la grève générale et puis c'est l’écrasement de la défaite. Puis les dernières images explosent : la manifestation des femmes, la foule qui envahit tout, déborde les forces de l’ordre.
Victoire d’une conscience nationale au-dessus de la défaite militaire : naissance d’une Nation.
G. Gervais, Jeune Cinéma, Septembre-Octobre 1966