> A voir : rencontre avec Guillaume Bordier, réalisateur du Reflux et avec Alejo Hoijman, réalisateur d'El Ojo del Tiburón

L'un se contente de regarder deux enfants de pêcheurs apprendre mollement la pêche au requin sur la côte nicaraguayenne, préoccupés qu'ils sont par leur coupe de cheveux aérodynamique et l'obsolescence prochaine de leur nouveau téléphone portable. L'autre recueille le témoignage de Didier Lambert, ayant écopé de vingt ans ferme et sorti au bout de dix.

Le Reflux arrive après le drame, El Ojo del Tiburón avant. Car le tiburón du titre, ce requin qui guette, c'est autant celui de l'océan, qui assure la subsistance des familles, que celui qui se planque là, quelque part, hors-champ, et qu'on appelle le narcotrafic. Et ce n'est pas trois darnes de requin qui permettront à nos deux héros de se payer le train de vie dont ils rêvent déjà, à 13 ans, avant même d'avoir mué : trois femmes au moins (c'est déjà ce que compte l'un d'eux), des téléphones, des voitures de luxe... Alejo Hoijman filme les deux garçons d'un point de vue semi-subjectif la plupart du temps et quand il accroche leurs regards, on ne voit jamais sur quoi ils se posent. Car c'est le hors-champ qui compte : ce qu'il y a dans la tête de ces gamins, la menace tapie dans la forêt, narcos ou panthères, ce qu'il adviendra d'eux au-delà du film...

Dans Le Reflux, Guillaume Bordier recueille in extenso la parole de Didier Lambert, ses hésitations, ses réflexions en direct et ses fulgurances. Le cadrage, l'éclairage, la mise en scène, tout est cru, brut, livré tel quel, comme pour s'engager auprès du spectateur à dire la vérité et toute la vérité. Sur le procès, les années de prison, la vie d'avant et la vie aujourd'hui. Le réalisateur, avec une économie de moyens radicale, parvient à rendre à une parole jadis bridée tout l'espace qu'il lui aurait fallu, qu'il lui faut toujours, d'ailleurs (il n'est jamais trop tard pour bien faire, dit-on...). Cette parole n'étant jamais coupée, le dispositif étant toujours visible, Guillaume Bordier tord ce qui est presque un genre télévisuel, l'entretien-vérité, et rappelle que le cinéma peut aussi être cela : le dépositaire d'une parole, une manière de rendre aux gens leur dignité.

Pierre Crézé

El Ojo del tiburon séance à 21h au Cinéma 1

Le Reflux séance à 20h30 dans la Petite salle

Ces deux films seront disponibles dès la semaine prochaine sur UniversCiné