Qu'est-ce qui vous a donné envie de devenir cinéaste ?

J’adorais aller au cinéma quand j’étais petit. Ma mère était une fana des films d’opéra cantonais, ce qui a dû m’influencer. Vers la fin de mes études secondaires, je me suis inscrit au club de théâtre du lycée. J’adorais jouer, et avec des copains je me suis présenté au concours organisé par la chaîne de télévision HK-TVB pour recruter des apprentis acteurs, et je suis le seul qu’ils aient pris !

J’ai quand même fait de vagues études de communication à Baptist Collège, mais ça ne me plaisait guère et au bout d’un an j’ai tout plaqué pour travailler à la télé à plein temps. On me confiait des petits rôles, mais je me trouvais vraiment mauvais.

A l’époque TVB avait fait appel à une nouvelle génération de cinéastes, comme Ann Hui, Patrick Tarn, Yim Ho ou Ronny Yu, et j’admirais tant leur travail que j’ai décidé de changer de profession. J’étais prêt à faire n’importe quoi - script boy, second assistant - pour pouvoir travailler avec eux. C’était en 1978- 79. Au bout d’un an, l’industrie du cinéma, pour se renouveler, a ouvert ses portes à ces jeunes réalisateurs : ce fut le début de la “Nouvelle vague”.

Sur quels films avez-vous travaillé ?

Nomad de Patrick Tarn, The Last Affair et Dream Lovers de Tony Au, The Savior et The Postman de Ronny Yu, Armour of God de Jackie Chan... J’ai surtout beaucoup collaboré avec Ann Hui : The Spooky Bunch, The Story of Woo Viet, Boat People et Love in a Fallen City pour les Shaw Brothers.

Votre troisième film, Rouge, a été un grand succès...

L'Amour gâché, qui demeure l’un de mes films préférés, avait mal marché, mais Golden Harvest m’avait fait confiance pour Rouge en se disant “c’est une histoire de fantôme romantique, c’est un sujet grand public”. Quand ils ont vu le montage, ils ont été très choqués, ils m’ont empêché de m’occuper de la post-production, et ils ont sorti la version cantonaise à Hong Kong. Mais ils m’ont rappelé pour que je finisse la version en mandarin à temps pour la présenter aux Golden Horse, les oscars taïwanais.

Le film a eu six nominations, et a remporté trois prix : meilleure actrice pour Anita Mui, prise de vue et décors ! Anita Mui était une jeune chanteuse prometteuse quand je l’ai rencontrée. Rouge a fait d'elle une star.

Comment est né Center Stage ?

En faisant des recherches historiques et iconographiques pour Rouge, j’ai développé une véritable obsession pour les années trente, pour l’âge d’or des studios de Shanghai, pour la dédication, l’esprit communautaire manifesté par les cinéastes chinois de cette époque. Ils avaient des choses à dire, un enjeu - la résistance anti-japonaise, la guerre... J’en avais marre de l’industrie de Hong Kong, qui ne savait plus que pondre des “remakes” et des films de “swordsman”. Je voulais faire un film qui soit une réflexion sur l’essence du cinéma, qui rende hommage à ses créateurs. Voilà comment est né Center Stage.

Comment avez-vous choisi Maggie Cheung pour interpréter le rôle de Ruan Lingyu ?

Au début, je voulais combiner ma double obsession pour Anita Mui et Ruan Lingyu et faire un film autour du contraste entre les deux femmes. Mais pour protester contre le massacre du 4 juin 1989, Anita a juré de ne plus retourner en Chine, et j’ai offert le rôle à Maggie.

Elle avait déjà un rôle dans un de vos précédents films, Full Moon in New York ?

Nous avons le même agent, Willie Chan, et il me l’avait présentée en 1988. À l’époque, elle avait surtout fait des comédies légères, on la trouvait très belle, mais personne ne pensait qu’elle avait l’étoffe d’une grande actrice. Puis je l’ai vue dans As Tears Go By de Wong Kar-Wai et elle m’a beaucoup ému, surtout dans la scène où elle court après Andy Lau en pleurant ; c’est un moment très fort.

Dans Full Moon in New York, je voulais montrer la rencontre de trois femmes venant de Chine populaire, de Taïwan et de Hong Kong, et j’ai offert ce dernier rôle à Maggie. J’étais assez ébloui de travailler avec des actrices expérimentées du calibre de Sylvia Chang et Siqin Gaowa qui étaient plus connues que Maggie.

Je n’ai donc fait aucun effort pour mieux la connaître sur le tournage. Elle en a souffert, mais mais elle a été récompensée du prix d’interprétation féminine aux Golden Horse. Plus tard, quand je lui ai offert le rôle de Ruan Lingyu dans Center Stage, elle était prête à relever le défi. Sur le plateau, j’ai trouvé qu’elle avait beaucoup mûri : elle s’impliquait totalement dans le travail, posait des tas de questions sur Ruan Lingyu, faisait des recherches. Elle était tombée amoureuse de son personnage.

Vous lui demandez des choses quelle n'avait jamais faites auparavant. Elle joue deux rôles : Ruan Lingyu et elle-même.

J’ai tourné les scènes de fiction à Shanghai ; on a fait une pause de deux ou trois semaines à Hong Kong, puis j’ai tourné ces interviews où je demande à Maggie ce qu’elle pense de son personnage. Maggie est très différente des actrices de Chine populaire qui ont une très bonne formation dramatique et savent projeter l’essence d’un personnage en travaillant leur voix. Son jeu ne repose pas sur la technique, il faut qu’elle “aime” son personnage. Sur le plateau Maggie n’a pas conscience d’être “une star” ; elle se contente de “sentir” ses personnages et d’interpréter ses émotions.

Comment te sers-tu du corps des acteurs pour définir un personnage ?

La gestuelle est très importante. Dans Rouge, outre la saturation des couleurs, c’est ça qui faisait la différence entre les deux époques. Dans les années trente, la manière de bouger était légèrement plus dramatique, mais aussi plus douce. Et j’essaie toujours de donner des manières différentes au même personnage, selon qu’il est dans un espace différent ou est en rapport avec des gens différents.

Comment communiquez-vous vos émotions à vos collaborateurs, acteurs, chef opérateur ? Dessinez-vous un story-board ?

Oui. J’arrive sur le plateau avec un découpage précis, mais je suis ouvert au changement. La chose la plus importante, que ce soit avec les acteurs ou les techniciens, c’est de créer une relation de confiance entre nous. Souvent je dis aux acteurs “on laisse tomber le script” et je leur parle de trucs personnels, ma vie privée, mes émotions.

Dans Center Stage, comme le personnage de Maggie me hantait, j’étais plus proche d’elle que dans Lull Moon, cela se voit à l’écran. Maggie bouge de façon très expressive, surtout dans la scène où elle danse, vers la fin. C’était très difficile à tourner, il faisait plus de 38 degrés et on avait dû éteindre l’air conditionné.

A Hong Kong on enregistre souvent le son après le tournage. Comment faites-vous ?

Depuis Center Stage je tourne toujours en son direct. C’est beaucoup mieux. À Hollywood, 40 % du son est synchrone, le reste est post-enregistré. Mais ils ont de meilleurs studios ; à Hong Kong, il y a des limitations énormes sur le plan technique et financier, donc la post-production n’est pas très bonne. Ces dernières années, de plus en plus de réalisateurs se sont mis au son direct.

Vous êtes un des rares cinéastes de Hong Kong à avoir affirmé votre homosexualité, en particulier dans le film Yang Ang Yin.

C’est important pour ma créativité. Sur le plateau, mon homosexualité n’a jamais été un secret : même quand j’étais assistant, mes collaborateurs savaient tous que j’étais “gay”. J’ai besoin de parler de moi-même, d’explorer honnêtement mes sentiments quand je fais un film.

 

Propos recueillis par Bérénice Reynaud - 1999, pour le dossier de presse lors de la sortie du film en France.