Entretien avec Salomé Blechmans

 

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire le “ Journal de Bébé ” ?

Après avoir lu Le Journal de Bridget Jones, j’ai voulu imaginer le journal intime d’une adolescente de 17 ans, qui certes me ressemble, mais reste avant tout un personnage de fiction ! D’ailleurs, je ne tiens pas moi-même de journal intime…

Comment avez-vous collaboré à l’écriture avec votre père ?

Cela a été un véritable échange. Pendant l’adaptation de mon texte en scénario, dès qu’il avait un doute, il m’appelait pour me demander s’il allait dans la bonne direction, si tel mot convenait…

Ce n’était pas trop inhibant de tourner avec votre père ?

Pendant l’adaptation et la préparation, j’appréhendais beaucoup d’être dirigée par mon père, à l’âge où on remet tout le temps en question la parole des parents. Une amie m’a conseillée d’appeler mon père mentalement par son prénom, et lui de son côté prenait soin de distinguer les fonctions. D’ailleurs, il ne me donnait pas rendez-vous dans les mêmes lieux en tant que père ou en tant que metteur en scène ! Comme nous n’avons pas qu’une relation de fille à père, mais vraiment de personne à personne, et qu’il y a un grand respect entre nous, nos rapports sur le tournage n’étaient pas inhibants : il m’a laissé lui suggérer des idées de mise en scène et je me suis sentie très libre.

Comment définiriez-vous votre personnage ?

Ambivalente, paradoxale et souvent extrême. Elle est très entière et constamment en proie au doute. Elle s’imagine qu’elle peut s’en sortir toute seule alors qu’elle a sans cesse besoin des autres. Elle est assez proche de moi…

Comment Bébé communique-t-elle avec les autres ?

Elle a son mode de communication à elle, elle s’exprime beaucoup par regards, corps, visage ou de façon tactile. Avec ses amies, c’est très présent. Elle prend appui sur sa gaîté, sa malice. Pour communiquer avec ses amis, elle trace son chemin avec énergie. Pour ce qui concerne ses sentiments profonds, elle ne les exprime pas, comme après l’enterrement où elle s’embrouille.

Bébé n’aime pas la routine, mais elle a en même temps des rituels comme le trajet du bus 62…

C’est plus une obligation qu’un rituel ! Pour moi, le trajet en bus plonge Bébé dans un microcosme : on peut y observer des comportements - souvent insupportables, parfois très drôles - qui reflètent à petite échelle ceux de la société tout entière. On sent à quel point cette routine la lasse, l’exaspère, mais en même temps ce contact avec la réalité deux fois par jour l’empêche de trop partir dans ses rêves.

Le lycée Claude Monet constitue une véritable forteresse pour Bethsabée…

Au lycée, elle est en terrain connu et elle s’y sent en sécurité - mais, en même temps, elle s’en désintéresse totalement. Elle y a sa place, mais elle ne s’y épanouit pas. Ce qui l’attire réellement, c’est les grands espaces, l’inconnu.

Que représente le personnage de R ?

Contrairement à Simo, qui est le beau gosse type, R est un garçon qui correspond au rêve de toutes les jeunes filles : il incarne à lui seul la musique et la poésie. Au fond, on ne sait pas s’il existe vraiment ou s’il n’habite pas que dans les fantasmes de Bethsabée.

Quel est votre rapport à la musique ?

Je pourrais vivre sans images, mais pas sans musique ! La musique est ce qui permet de faire ressentir des émotions le plus immédiatement, qu’il s’agisse de colère, de tristesse, d’amour ou de nostalgie. Dans le film, la musique est l’univers intime de Bethsabée qui la protège du monde extérieur.

Pourquoi avoir choisi deux chansons de Mathieu Chedid ?

Pour moi, sa musique exprime la fragilité de l’adolescence. Je suis très sensible à sa poésie, aux paroles de ses chansons qui incarnent une sorte de modèle en matière d’écriture. Surtout, il est l’un des seuls à faire de sa voix un instrument de musique et à explorer de nouvelles sonorités. Et, musicalement, je trouve que c’est un génie, qui s’entoure de musiciens extraordinaires.

Quel type de directeur d’acteurs est votre père ?

Il faut réussir à décrypter ce qu’il veut exprimer car il possède son propre langage : je n’avais pas trop de difficultés puisque j’avais presque 18 ans d’entraînement ! Il est très passionné et attache une importance à tout : il met en valeur chaque comédien, y compris les petits rôles.

Y-a-t-il des livres ou des films qui vous ont influencée ?

J’ai beaucoup aimé La Vie ne me fait pas peur de Noémie Lvovsky qui ne relatait pas une intrigue hors du commun mais une chronique de jeunes filles - un “ morceau de vie ” en quelque sorte. Pour les livres autour de l’adolescence, beaucoup m’ont nourrie dans la vie, de L’attrape coeur de J.D.Salinger à Le coeur est un chasseur solitaire de Carson Mac Cullers en passant par La vie est ailleurs de Kundera.

 

 

“ Qui de Nous Deux ” par Clément Sibony

Charles Belmont m’a vu naître et grandir. J’ai vu naître sa fille, Salomé Blechmans et je l’ai vue grandir. Salomé est un peu une cousine, il n’y a pas de terme plus proche pour désigner la fille du meilleur ami de son père. Il y a des gens qui font partie de votre famille, c’est comme ça.

J’ai vu les films de Charles, que ce soient ceux dans lesquels il faisait l’acteur avec sa belle gueule, en pleine nouvelle vague, ou ceux qu’il a réalisés. Des films de fictions, documentaires, des films particuliers, originaux, éclectiques toujours poétiques, engagés, parfois censurés et qui ne laissent jamais indifférents. Des films à part.

Charles est un homme à part.

Je l’ai toujours connu et j’ai entretenu avec lui un rapport particulier, au sens propre du terme. Ma vie est rythmée par nos tête-à-tête plus ou moins espacés. Il a toujours suivi ma vie, de prés ou de loin, ma “ carrière ”. Il a toujours été curieux de moi et moi de lui.

Charles est un homme curieux.

Alors quand il m’a parlé de ce curieux projet à part, ce récit autobiographique écrit par Salomé, joué par Salomé et réalisé par son père, cela m’a parut tout à fait naturel. Et le fait de travailler ensemble était comme quelque chose de tacite. Nous n’en avions jamais parlé mais c’était pour moi évident qu’un jour nous tournerions un film ensemble.

Le hasard a voulu que ce soit sa fille qui nous réunisse. R est un personnage particulier, mystérieux, presque un concept. Il n’apparaît que quelques fois dans le film, mais joue un rôle déterminant pour Bébé. Il fallait donc le faire exister en quelques scènes. Il me semble que c’est d’ailleurs plus la mise en scène que le jeu à proprement parler qui lui donne son étrangeté et son côté irréel. Comme cette “ apparition ” à Bébé sur les quais après l’agression. C’est la caméra subjective très proche, la vision de Bébé qui raconte R.

À mes questions sur le tournage, Charles et Salomé me répondaient différemment. C’est toute la question du point de vue et c’est précisément cela qui est intéressant et poétique dans ce film unique, la perception de la vie d’une jeune fille filmée à travers le filtre de son propre père. Alors quand on fait aussi partie de la famille, on a l’impression de faire un film tout en écrivant là une page de l’histoire familiale.

Et en voyant le film terminé, je suis fier qu’on ait pu croiser nos destins familiaux au cinéma, particulièrement dans Qui de Nous Deux.