Comment est né le projet ?

Charles Belmont : L’écriture du récit sous la forme d’un « journal intime » de fiction est née il y a deux ans et demi. Salomé a toujours écrit, des nouvelles, des récits, des poèmes, des débuts de scénarios. Au bout d'une quarantaine de pages, à sa demande, j’ai lu, et j'ai trouvé qu'il y avait un vrai ton, et matière à en faire un film, ce qui l’a stimulée pour continuer.

Plusieurs personnes ont confirmé mon enthousiasme - parce que j’avais peur d’être aveuglé par l’amour paternel - et je me suis mis à adapter ce texte, en essayant de respecter le ton, les personnages, les situations et les dialogues.

Je me suis fait du souci pour ne pas trahir le texte ! Il fallait décider ce qui serait montré, et ce qui serait dit par la voix intérieure, et créer entre les deux une tension constante. Comme j'étais convaincu que Salomé devait jouer Bébé, il fallait faire vite car, à son âge, on change rapidement - et on n'est déjà plus la même à 17 et à 19 ans… Quand Fabienne Vonier a décidé de produire le film, j’étais fou de joie à plusieurs titres…

Qui de Nous Deux est un regard introspectif sur l'adolescence…

Pas vraiment, ce n’est pas un « regard sur », mais une recherche intime, de l’intérieur, tiraillée, en zigzag, entre des attitudes de gamine égocentrique, fofolle, qui veut tout tout de suite, qui recherche le plaisir immédiat… et des aspirations élevées, respectueuses des autres, des rêves d’harmonie. Elle est en déséquilibre constant, et ce déséquilibre propre à l’adolescence (mais heureusement présent chez beaucoup de gens) est ce qui la fait avancer, et nous avec elle.

Bébé est une jeune fille de 17 ans tour à tour fermée et ouverte au monde. Ce double mouvement entre Bébé et Bethsabée est la marque même de l’adolescence : quand j’ai lu son texte, nos rapports étaient assez tendus, je dirais même caricaturaux ! Sa mise en scène ou en mots de ses propres contradictions m’a rapprochée d’elle et réconforté dans cette période houleuse. Mais ce double mouvement est la vie même !

Comment avez-vous réussi à trouver la juste distance entre la caméra et les personnages ?

Çà, c’est la question centrale de tous les films ! Pour celui-ci, j'étais obsédé par l’idée d'immédiateté, de volonté des ados de “ vivre l’instant ”: je tenais à ce que rien ne semble “ installé ”, et à ce que les jeunes gens puissent se déplacer - ou se placer - librement, ce qui donne la justesse des rythmes. Il fallait donc que la caméra se tienne à la bonne place, mobile, invisible, et surtout, qu'elle les aime.

Par exemple, la scène où Bébé est devant son ordinateur et entend son frère lui glisser un mot sous la porte : plutôt que de se lever pour aller chercher le mot, elle se met à ramper de manière inattendue. Nous avons évité ainsi tout plan descriptif. Le travail du son va évidemment dans la même direction.

Comment avez-vous travaillé la voix-off ?

Je préfère l'appeler la "voix intérieure" car elle exprime le monde intime de Bethsabée au présent, davantage qu'elle ne commente l'action. Choix des textes originaux, du micro, des places exactes dans le montage, tout concourt à intégrer cette voix aux scènes et non à prendre de la distance.

Vous optez pour le regard-caméra à une ou deux reprises…

L’unique regard-caméra un rien moqueur du début évite de longues scènes d'exposition et situe immédiatement le personnage et sa liberté de ton : je suis comme je suis !

Vous n'avez pas eu trop de mal à diriger votre propre fille ?

Je voulais que le rapport père/fille s'estompe pendant le tournage mais… c’était risqué parce que nos relations étaient à peine apaisées depuis trois mois, depuis que Salomé avait quitté la maison. La difficulté était double ou triple, car en plus d’être ma fille, et ma fille ado, Salomé en tant qu’auteur avait son avis ; souvent pertinent, mais parfois on n’a pas le temps de parler pendant un tournage ! Elle avait un peu de mal à savoir quand parler ou pas, mais par son inventivité, elle a vite réussi à fédérer l'équipe autour d'elle : cela a beaucoup contribué à apaiser nos rapports.

Comment avez-vous choisi les jeunes comédiens du film ?

Il y a très peu de comédiens professionnels, même parmi les adultes. La plus grande partie des jeunes que l'on voit dans le film sont des camarades de Salomé. Avec certains, elle a travaillé trois ans dans le magnifique atelier-théâtre du Lycée Claude Monet.

Avec ses amies dans le film, il y a une véritable intimité et leur complicité sur le tournage a été totale, chacune ayant une grande tendresse pour les autres. Quant à Clément Sibony, je l’ai vu naître et débuter, et je voulais depuis longtemps lui donner un rôle ; Maxime Kerzanet, je l’avais vu jouer à 15 ans dans une pièce de Gatti montée par une amie, et je l’avais remarqué à l’époque. Quant à Tewfik Jallab, c’est le cours Florent qui me l’a indiqué (Maxime et Tewfik sont ensuite passés au Conservatoire). Mais professionnels, débutants, ou non-acteurs, je suis très heureux de leur justesse et de leur charme.