Dans votre film, qu'est-ce qui est plus important, le voyage ou le but ?

Le voyage de Julius est le condensé d'un très long voyage, vécu et raconté en trois jours. Au cours de ces trois jours, Julius apprend beaucoup de choses sur la vie. Normalement, cela prendrait cinq ans. C'est pour moi l'essence du film. Aussi romantique que cela paraisse, ces deux ou trois jours "on the road" font de lui un autre homme. Il perd sa naïveté, son innocence, il impose ses propres idées. Il doit trouver son chemin, sa voie personnelle.

Le voyage de Julius, est-ce votre propre départ de Zurich pour New York il y a 40 ans ?

Tout le film, en quelque sorte, c'est le jeune homme que j'étais en arrivant en Amérique et le vieil homme qui se rend au Canada et abandonne New York. Candy Moutain, c'est Rudy, c'est moi, c'est l'engagement personnel qui influence notre travail. Lorsque, par exemple, je parle avec Kevin de son rôle, je me rappelle comment j'ai réagi à New York dans telle ou telle situation. Je me demande souvent si ça valait vraiment la peine, il y a quarante ans, d'avoir supporté autant de choses pour arriver à faire ce que l'on veut. C'est aussi, du moins je l'espère, ce que montre le film : New York, son côté dur et inhumain.

Candy Moutain est un film américain. Il s'agit de l'Amérique et des Américains et de leurs rapports. Et la musique est très américaine, mais à la fin elle se transforme. C'est l'influence américaine qui se répand jusqu'au fond de la Nouvelle-Ecosse, comme le montre la chanson discrète que chante Rita MacNeil.

Malgré tout, cela correspond à l'image que j'ai de la Suisse. Sur ce point, Candy Moutain est aussi un film suisse.

Non, ni suisse ni américain, simplement humain. Mais Julius est une figure très américaine.

On raconte que, dans votre esprit, les images étaient en noir et blanc. Pourquoi avoir tourné Candy Moutain en couleurs ?

J'ai tourné Candy Moutain comme un film en noir et blanc. Bien sûr, je remarque les très belles couleurs du ciel, mais je n'ai vraiment jamais été amoureux des couleurs. J'aurais pu filmer New York et ses couleurs criardes et ensuite tourner en noir et blanc au Cap Breton. Ce serait devenu un autre film. Et en plus, nous étions obligés de tourner en couleurs pour des raisons commerciales.

J'aurais volontiers tourné un film en 16 mm. Mais pas comme cameraman. J'avais suffisamment à faire avec les comédiens. Si j'avais été derrière la caméra, la photographie et la réalisation en auraient souffert. En 16 mm, ce serait devenu un autre film. Cela n'aurait jamais eu cette qualité d'image, cela aurait eu d'autres qualités sans doute... davantage d'improvisation. J’ai eu la chance d'avoir une équipe de grande classe. Surtout Pio Corradi, un caméraman qui sait comprendre mes idées, qui pense et voit différemment. Pour moi, la beauté des images n'est pas primordiale.

Opinion étonnante pour un photographe !

Je suis intéressé par le mélange du réel et de l'artificiel. Je suis intéressé par les rythmes d'un film. Je suis intéressé par la façon dont on fait le montage d'une scène. La pression due au manque de temps, la nervosité qui augmente pendant le tournage ont, pour moi, de nombreux avantages. Cela m'oblige à penser de façon claire et rapide. Cela n'a pas de sens de ressasser la scène tournée hier, si on avait...etc. C'est trop tard. Rudy disait simplement : "Pas le temps, discussion terminée".

 

Interview CH. Gehrig "Der Alltag"