Vingt-cinq ans de purgatoire, cela suffit. Il est temps que la Cinémathèque, en rendant à René Clair un juste hom­mage, le fasse enfin accéder à un paradis qui lui ressemble. Oh ! je le vois très bien ce paradis : des guirlandes de fleurs en papier, un bal de 14 Juillet, Annabella, éternelle­ment jeune, rêvant à sa fenêtre, les toits de Paris brillant sous la lune. Dans un coin, embusqué derrière sa caméra à manivelle, Maurice Chevalier, qui marmonne : « Une de perdue, dix de retrouvées ». Et puis les copains : Ray­mond Cordy, Henri Marchand, Albert Préjean, Raymond Bussières. Plus loin, deux petits vieux bien propres : Palau et, son cornet acoustique à l’o­reille, Paul Ollivier. Gérard Philipe enfin, de retour des grandes ma­nœuvres, au bras de Michèle Mor­gan. C'est un paradis plein de pudeur, où règnent l'amitié et l'ironie. Un paradis en trompe-l'oeil, dont Lazare Meerson a dessiné sur le décor une partie de l’ameublement. Soigneusement ressuscité, voici donc le petit monde de René Clair.

René Clair qui fut à la fois romancier (1), essayiste (2) et cinéaste. René Clair le pionnier.

Car il a tout inventé : cinq ans avant Buñuel, l’avant-garde : Paris qui dort (1923) et Entracte (1924) ; quinze ans avant Autant-Lara, le film désuet : Un Chapeau de paille d’Italie (1927) ; six ans avant Carné, le réalisme poétique : Sous les toits de Paris (1930) ; et le film-opérette (3) : Le Million (1930) et A nous la liberté (1931). Il a même réalisé, en Angleterre, le premier film d’humour anglais : Fantôme à vendre (1936). Et, dès 1954, au temps des couleurs criardes, il nous offre le plus ravissant des pastels : Les Grandes Manœuvres, en gris bleutés.

Bien sûr, tout cela n’alla pas sans malentendu. Entracte, qui était une commande de Picabia pour meubler l’entracte de son ballet : Relâche, fut un joli succès de scandale. Et l’on raconte qu’un exploitant de province, recevant Un Chapeau de paille d’Italie, le retourna à l’envoyeur en se plaignant qu’on lui ait envoyé « un vieux film d’avant la guerre ». Pourtant, le grand mérite de René Clair a été, au contraire, de coller, prodigieusement, à son temps. En ayant l’air d’être en retard, il était en avance. En renouant avec la tradition de Méliès, à une époque où le cinéma français commençait à se prendre un peu trop au sérieux (sauf Grémillon et Renoir, bien sûr), il lui rendait sa spécificité : le mouvement. Du même coup, il l’arrachait aux adaptations littéraires et aux éclairages expression­nistes.

Peu à peu, autour du rêve et de la poursuite, s’organise un univers cohé­rent. Sortis tout droit des feuilletons de Feuillade (où René Clair âgé de vingt ans, fit ses débuts de jeune premier), voici les mauvais garçons et les ingénues au cœur pur. Mais ils ne vivent plus des aventures rocambolesques. Ils accè­dent à un monde poétique et délicat où l’émotion se masque pudiquement d’un sourire. Le plus français de tous les cinéastes français, l’héritier direct de Voltaire et de Beaumarchais, introduit à l’écran une qualité (ses détracteurs diront un défaut) qui n’existait jusque-là qu’en littérature : l’ironie.

« Rire de ce dont on aime, c'est une très habile manière de se donner la permission d'aimer ce dont on rit », dit joliment Barthélémy Amengual (4). René Clair cache sa sensibilité non seulement en donnant à ses films la rigueur d’une épure, mais en préférant le gag à l’attendrissement. Et c’est l’enchantement du Million, course-poursuite après un billet de loterie, d’A nous la liberté, hymne à l’amitié et à la joie de vivre, du Silence est d'or (1947) où M. Emile (Maurice Chevalier), barbon amoureux d’un tendron, cache sa peine sous une pi­rouette et marie sa protégée (Marcelle Derrien) à son jeune ami Jacques (François Périer).

Créant une réalité de carton-pâte qui devient l’essence même de la réalité, peuplant ce décor de personnages juste assez désincarnés pour devenir des archétypes, René Clair fabrique des films qui ressemblent à des mécaniques de précision. Les objets — phono­graphes à pavillon, chapeau de paille d’Italie, bric-à-brac de brocanteur — nous en disent plus long que les dialo­gues et même que les paysages. Dans La Belle Ensorceleuse, tourné en Amé­rique, pendant la guerre, avec Marlène Dietrich, c’est une robe de mariée, flottant sur le Mississippi, qui nous évoque physiquement la Louisiane.

Car ce poète sceptique, pessimiste, a toujours gardé un regard d’enfant. Neuf. Naïf. De cette naïveté qui a le génie de la synthèse. Comme dans les icônes, une image lui suffit pour évoquer un monde, pour faire se lever ans notre tête d’autres images et dans notre cœur des émotions multiples. Comme les enfants encore, il aime les comptines, les vers de mirliton, les rengaines et les romances. Et nous trotte toujours dans la tête le refrain d’A nous la liberté :

« Mon vieux copain, la vie est belle Quand on connaît la liberté. N'attendons plus, partons vers elle, L'air pur est bon pour la santé. Pourtant, si l'on en croit l'histoire, Partout, on peut rire et chanter, Partout, on peut aimer et boire,

A nous, à nous la liberté ! »

 

1) Adams, La Princesse de Chine et De fil en aiguille (Ed. Grasset).

2) Réflexion faite (Ed. Gallimard).

3) La même année que l’Allemand Wilhem Thiele : Le Chemin du paradis.

4) Dans une remarquable étude : René Clair, « Cinéma d’aujourd’hui ». Ed. Seghers.

 

Claude-Marie Trémois in Télérama n°1723, 19/01/1983