Comment as-tu rencontré HPG ?
J’ai rencontré HPG par l’intermédiaire de Thierry Lounas, notre producteur respectif chez Capricci Films. Je venais de terminer le scénario d’un film de science-fiction à caractère pornographique et Thierry m’a parlé des milliers d’heures de rushes qu’HPG voulait confier à un artiste.
Comment as-tu commencé à travailler sur ce projet ?
HPG m’a d’abord montré quelques scènes qu’il avait sélectionnées. J’ai tout de suite été fasciné par la singularité de ces images, enregistrées par une caméra posée dans un coin du décor, parfois presque oubliée. HPG m’a donné accès à l’intégralité de ses rushes, sans aucune restriction. J’ai commencé à tout regarder, sans faire de choix. Cependant, face à l’immensité de la tâche, je me suis restreint aux rushes filmés ces dernières années, en HD, qui représentent déjà plus d’un millier d’heures de making-of.
Comment as-tu fait ta sélection ?
La caméra du making-of enregistre en continu. Les rushes sont très répétitifs. Il y a beaucoup de scènes d’attente, ponctuées par de courtes séquences hardcore. On y voit des gens au travail. Les positions sont souvent identiques, les axes de caméra changent peu. Les acteurs se masturbent entre chaque scène et les actrices passent beaucoup de temps à attendre. Mais parfois, au détour d’un plan, des scènes magnifiques surgissent, par accident. J’ai voulu faire un film qui puisse retranscrire certaines émotions, certains chocs que j’ai pu éprouver en visionnant cette matière brute. J’ai cherché à faire un montage qui soit proche de mon rapport aux rushes d’origine : une suite de séquences pensées par blocs qui s’inscrivent dans la durée, avec peu de coupures.
Pourquoi un montage par blocs de séquence ?
J’ai souhaité parler de la pornographie d’aujourd’hui : celle des séquences téléchargées en masse sur les sites internet. Chaque bloc de mon film correspond à un tournage d’HPG. Aujourd’hui, la pornographie ne se consomme plus sous la forme d’un film, mais sous celle d’une liste infinie de scènes répertoriées par mots-clefs. Il n’y a plus d’histoire, mais des catégories. Il suffit d’aller sur Google pour comprendre que la syntaxe du désir sexuel n’est plus celle de la phrase, mais celle d’une succession de mots-clefs permettant d’être référencé en haut des moteurs de recherche. C’est cet état du désir et ses modes de production que mon film essaie de montrer.
Pourquoi s’intéresser aux making-of plutôt qu’aux tournages eux-mêmes ?
Je crois qu’il serait difficile de faire autre chose qu’un film pornographique à partir des rushes de la caméra principale d’HPG. Mais, le making-of, parce qu’il montre le film en train de se faire, parce qu’il filme le film, entretient nécessairement une distance avec son objet. Dans le cas des rushes d’HPG, cette matière est d’autant plus ambiguë qu’elle est à la fois une archive personnelle et un produit destiné à une exploitation commerciale sous la forme de « faux direct ».
Pourquoi le making-of a-t-il une telle importance dans la pornographie ?
D’abord, il faut dire que la fascination qu’exerce le making-of sur le spectateur ne se limite pas à la pornographie. C’est un symptôme de notre temps. La pornographie ne fait qu’exacerber cette passion. Le making-of y est omniprésent, intégré au point d’être devenu une catégorie du X à part entière. Cela tient sans doute aux affinités qu’entretiennent ces deux « genres »: l’un comme l’autre montre ce qui ne doit pas être vu.
En quoi les making-of d’HPG sont-ils différents des autres making-of pornos ?
Pour moi, ils s’inscrivent dans la logique d’autofiction et de journal filmé développée par HPG dans son oeuvre de cinéaste. Il y a chez lui une véritable fascination pour le making-of et la mise en abyme du porno. C’est comme si la mise en abyme avait pour lui une fonction « rédemptrice », qui permettrait de sortir de la pornographie par la pornographie.
Qu’est-ce qui t’intéressait dans la pornographie ?
Même si la pornographie montre une « vraie » pénétration, tout n’y est que simulation et empilement d’effets. Ce qui m’intéressait, c’est précisément cette question de la gestion du réel et de ses effets. Dans son livre, Bienvenue dans le désert du réel (2002), le philosophe Slavoj Zizek s’arrête sur l’utilisation pornographique de caméras d’endoscopie en évoquant ce qu’il appelle la Passion du réel. Ici la pornographie rejoint l’imagerie médicale, en quête d’une autre « vérité », celle des entrailles.
Cette passion explique en partie la fascination du porno pour le très gros plan.Tout fonctionne comme si, plus la chair et la pénétration des sexes étaient vues de près, plus on aurait accès à un « réel » du sexe. Par son utilisation du zoom optique, la pornographie autorise le spectateur à voir au plus près, mais toujours à l’abri, depuis le plus loin possible. Même si l’oeil est collé à l’image, il est tenu à distance d’une autre réalité, celle des rapports de force et des corps en sueur…
Pourquoi vouloir montrer cette distance ?
La caméra-témoin des making-of rend visible l’espace vide que la pornographie essaie de dissimuler - parce que c’est précisément dans cette zone que sont placés ses artifices. Sur un tournage X, les positions sexuelles sont choisies en fonction de l’angle de vision et de la place qu’elles laissent à la caméra. Ces mêmes positions sont reproduites par les spectateurs qui, ce faisant, intègrent l’espace vide laissé pour la caméra dans leur propre sexualité. Montrer ce vide, c’est montrer le sexe en tant qu’espace de construction.
Quel était le projet du documentaire : la déconstruction du porno ?
Je ne considère pas ce documentaire comme une entreprise de déconstruction. Je crois que ma génération a grandi dans un récit postmoderne, celui de la déconstruction, et que cela explique en partie notre fascination pour des formes cinématographiques telles que le making-of. Si mon film montre les mécanismes et les effets de la pornographie, c’est pour mieux saisir comment ce dispositif de représentation génère malgré lui de nouvelles formes et comment les contraintes de ce cadre sont parfois débordées par le vivant.
Est-ce un film sur le travail ?
Nous avons parlé des effets de réel et du simulacre de la pornographie en tant que système de représentation… Mais il reste bien-sûr un Réel, c’est celui des corps au travail et des conditions dans lesquelles ces images sont produites. Ces corps sont la matière première de l’industrie du film X et la caméra en est l’outil de production.
Dans la pornographie, les corps doivent jouir sur commande, devant et pour la caméra. Ces corps travaillent et sont travaillés par la caméra. Pour moi, si la pornographie devait avoir une histoire, ce serait avant tout une histoire de la technique : celle des instruments de vision et de leur capacité à contraindre les corps.
A quoi correspondent les entrées de chapitres avec les présentations de cartes d’identité ?
J’ai découvert ces portraits au début de chaque scène tournée par HPG. Ces images ont pour lui une fonction légale : elles sont la preuve que les actrices et acteurs sont majeurs et consentants. C’est le seul moment dans les rushes d’HPG où l’on peut voir en gros plan des visages n’ayant pas encore « basculé » sur un mode pornographique. On y retrouve déjà les codes du X, à travers les costumes et la saturation de maquillage, mais ce sont encore les corps et les expressions de travailleurs qui se tiennent debout face à la caméra.
Les acteurs et actrices X n’ont pas l’air de prendre beaucoup de plaisir dans le travail…
La pornographie n’a pas pour fonction de procurer du plaisir, ni aux actrices, ni aux acteurs. C’est un dispositif technique qui recourt à une sexualité simulée pour produire une image. Parmi les séquences que j’ai retenues, on peut voir à plusieurs reprises dans quelle mesure la caméra commande l’expression d’un plaisir artificiel sur le corps et le visage des actrices. A l’éjaculation mécanique des hommes s’oppose la jouissance plus insaisissable des femmes, parce qu’elle échappe au domaine du visible, et donc à la caméra. Il arrive cependant qu’une jouissance « vraie » vienne paradoxalement perturber le cadre du tournage. L’espace d’un instant, on peut voir cet autre intérieur, qui n’est pas celui du corps mais celui du sujet, que la pornographie tente d’atteindre dans sa quête obscène de vérité.
Il y a un plan impromptu : le baiser au cours d’un tournage en extérieur. Les deux acteurs développent une intimité imprévue hors-champ (de la première caméra)…
La séquence du baiser est à mes yeux un des instants de grâce des rushes d’HPG. Ce qui fait événement ici, ce sont ces deux corps dressés qui s’embrassent et parviennent à s’extraire de la mécanique sérielle du porno. La dernière séquence du film relève selon moi du même ordre : aux corps triomphants du récit pornographique se substituent ceux d’acteurs endormis, dont l’épuisement vient pulvériser le cadre normé de l’industrie du X.
Comment s’intègre le film dans ton travail de plasticien ?
Même s’il s’agit d’un projet documentaire que j’ai réalisé seul, il s’inscrit dans la continuité du travail collaboratif que je mène avec Fabien Giraud. il s’agit avant tout pour moi d’un film sur la vision. A mes yeux, ce documentaire entretient un lien conceptuel très clair avec La Vallée Von Uexküll (2009-2011), un projet qui consiste à filmer le coucher du soleil avec une caméra privée d’optique, chaque fois qu’un capteur de résolution supérieure sort sur le marché. Plus encore, il se rapproche de Calculating Infinity (2009), une vidéo immersive en 3D reconstituant le rituel d’un fétichiste sexuel de Nike TN.
Comment ce documentaire se situe-t-il par rapport à tes prochains films ?
Je travaille avec Capricci Films sur un long-métrage de fiction qui raconte en temps réel l’histoire d’un astronaute dérivant dans l’Espace avec un caméscope à la main. D’autres projets documentaires sont aussi en cours. Chaque fois, la caméra, en tant que machine de vision, y occupe une place centrale.
Ca t’intéresserait de réaliser un film porno ?
J’ai le projet de réaliser un film pornographique en UHD (Ultra Haute Définition). C’est une nouvelle norme d’images qui permet de filmer dans une résolution seize fois supérieure à la HD standard. Pour l’instant, cette technologie n’en est qu’à un stade expérimental : l’image est tellement définie qu’elle provoque des vomissements chez le spectateur. On en revient ici à la Passion du réel. Il faudrait faire un film pornographique en UHD avec Slavoj Zizek en gueststar. Les rappeurs ont fait leurs pornos avec des films comme Snoop Dogg’s Hustlaz : Diary of a pimp (2002). Au tour des philosophes, maintenant.