Entre Psy et L’Africain n 'aviez-vous pas un projet sur la Révolution Française ?
Si. C’était ce qui allait devenir Chouans !
Comment en êtes-vous arrivé à tourner L’Africain ?
Ce projet sur la Révolution Française, je l’ai proposé à Claude Berri qui, lui, en retour, m’a proposé de faire un film en Afrique. Voilà ! J’ai donc écrit un premier script avec Gérard Brach. Nous avions tous les éléments, mais ça ne « prenait » pas, ça ne convenait pas. Alors, je suis parti me promener tout seul un mois au Zaïre chercher l’inspiration.
J’ai beaucoup observé la vie là-bas et, quand je suis rentré, je me suis mis sur ce nouveau projet. J’ai commencé à écrire seul la première scène et, finalement, je suis allé jusqu’au bout. Sautet, dont le film Garçon ! avec Montand était retardé d’un an, m’a aidé sur la fin. C’est marrant, il aime presque autant ça que de tourner ! En tout cas, il le fait avec passion ; c’est très agréable. Et il suit le film jusqu’au montage.
Ce scénario était-il tout de suite écrit pour Philippe Noiret et pour Catherine Deneuve ?
J’ai commencé par Depardieu ; après ça devait être Belmondo... En fait, je l’avais un peu écrit en pensant à Jean-Paul. Mais il n’a pas voulu, je ne sais pas pourquoi... Peut-être parce qu’il y avait un rôle de femme aussi important que le sien ! Et puis, il trouvait le personnage trop vieux... Ses arguments ne m’ont pas paru très valables. Noiret est un homme que j’aime ; c’était notre quatrième film ensemble. Deneuve, elle, je l’avais prévue dès le départ. Pour une histoire comme celle-là, il me fallait vraiment des héros.
C'est le couple de La Vie de château !
Oui, parce qu’ils ont très peu tourné ensemble : La Vie de château et puis Coup de foudre qui s’est arrêté au bout de huit jours... Dans La Vie de château, Catherine était une jeune femme insolente, mariée à un bon gros mari qui se laissait un peu marcher sur les pieds. Là, c’est différent : c’est lui qui fuit sa femme et elle qui lui court après ! C’est un couple qui s’aime depuis toujours : ils se sont connus quand elle avait douze ans et lui, dix-sept. Ils n’ont jamais vraiment pu vivre ensemble - ils ont des tempéraments très électriques -, mais, en même temps, ils ne peuvent pas se passer l’un de l’autre. .
Le choix de l'Afrique a-t-il occasionné des problèmes particuliers ?
Cela demandait surtout une énorme préparation et, pour cela, Claude Berri n’a pas hésité à dépenser ce qu’il fallait. Dans ce genre de film, on ne peut pas se permettre d’y aller au hasard... Quand on tourne avec des avions qui se posent sur des places de village, quand on tourne au milieu des réserves d’animaux... et puis chez les Pygmées...
Comment avez-vous découvert ces derniers ?
Il y a un an, quand je me trouvais déjà au Zaïre à la recherche d’un endroit dont j’avais appris l’existence dans des livres de voyage. Juste avant la guerre, il y avait, installé au fin fond de la forêt vierge, un hôtel belge où les touristes venaient pour voir les tribus pygmées alentour. Cet hôtel, maintenant en partie désaffecté, j’ai roulé huit jours sur des pistes défoncées pour le retrouver. Par chance, il y avait, non loin de là, une piste d’atterrissage abandonnée.
Nous avions donc tout ce qu’il nous fallait : la piste qu’on a rafistolée pour atterrir, l’hôtel pour habiter car il n’est pas question de camper là-bas, c’est humide, dangereux et les Parisiens s’imaginent que c’est plein de serpents... Quant à retrouver les Pygmées qui avaient déjà été en contact avec les touristes ! C’était encore une autre affaire ! Finalement, on a vraiment Deneuve et Noiret au milieu de vrais Pygmées, sauvages mais pas farouches. Ils étaient d’ailleurs ravis de faire du cinéma.
Il semble que dans L’Africain l'argument dépasse l'anecdote narrative ?
Faisant partie du WWF, je suis sensibilisé au trafic d’ivoire qui est une chose abominable ; c’est pour cette raison que, dans nombre d’endroits, les éléphants sont en voie de disparition. Mon petit « message », il est là.
Le film a cependant été comparé à un autre film de Jean-Paul Rappeneau : Le Sauvage. Comment l'avez-vous vécu ?
Je l’ai vécu comme je le vis souvent avec les films de Jean-Paul Rappeneau car on les confond souvent. C’est certainement parce que nous sommes cousins. Nous avons des thèmes qui nous obsèdent l’un et l’autre. Je prends ça comme une variation autour d’un thème. Personnellement, ça ne me dérange pas. Il est d’ailleurs possible que nous ayons évoqué ensemble un thème comme cela, car j’ai beaucoup travaillé avec lui, que nous ne nous le soyons pas rappelé et que que nous ayons fait chacun notre film.
Le thème du Sauvage est celui de l'homme qui se retire de la société. C’est un thème qui est dans l’inconscient de tout le monde. Le désir de lever l’ancre est un désir répandu. Il nous est donc commun. Sauf que chez moi, c’est une scène de ménage sur fond de sauvagerie africaine alors que chez lui c’est l’histoire d’une rencontre.
Vous allez souvent en Afrique. L’aimez- vous particulièrement ?
Oui. Et ça ne fait que s’amplifier à mesure que je vieillis. J’ai de plus en plus de goût pour la nature. En même temps, l’Afrique devient pour moi très angoissante. Par exemple, le Zaïre donne l’impression d’aller à vau-l’eau : une démographie galopante, la misère envahissante... C’est un continent à la fois jeune et pas adulte. Ça me fait peur. Je ne sais pas si j’aurais aujourd’hui le culot de refaire une comédie qui a lieu en Afrique. J’ai l’impression qu’on ne peut plus vraiment en rire.
Le phénomène d’identification qui s’est développé avec Noiret est assez surprenant. On a vraiment l’impression, comme vous avez pu l’avoir avec Cassel et Belmondo, que Noiret, aujourd’hui, c’est vous.
J’ai toujours été différent de mon personnage. Je le traîne depuis le début. Mais, il n’est pas moi. Il est peut-être ce que je voudrais être par certains aspects. Il fait partie de mon rêve. Il est vrai que Philippe Noiret, dans mes personnages, concrétise, incarne un côté fantasque qui se veut je-m’en-foutiste et qui, en fait, est gravé tout au fond de lui.
Je ne veux pas faire des films de vieux, mais mon héros aurait aujourd’hui difficilement trente ans. Quoique j’ai ensuite fait Shéhérazade, dont l’héroïne est une toute jeune femme, mais à laquelle je peu m’identifier. D’ailleurs, je m’identifie à tous mes personnages. Je cherche toujours un morceau de moi-même dans chacun de mes personnages. C’est plus délicat avec les femmes. Alors je me renseigne auprès d’amies pour savoir comment elles réagiraient dans telle ou telle autre situation. Mais, en fait, j’essaie toujours de trouver l’équivalent de ce que je ressentirais moi-même dans une situation analogue.
Mais il y a aussi l'aspect physique qui est intéressant. Aller vers Noiret qui est aux antipodes...
C’est tout à fait inconscient, mais, bizarrement, mes héros sont toujours été de grands zigues très forts. Je commence toujours une histoire par : « C’est un grand sifflet qui débarque avec des valises. » Je ne peux œuvrer qu’à travers un personnage qui serait le même depuis le début et qui évoluerait avec la vie. J’ai fait Le Cavaleur avec Rochefort ; ça aurait très bien pu être Cassel, le même homme plus âgé.
Mais, dans le cas de Philippe Noiret, vous lui faites faire des choses physiques inattendues, que personne d’autre que lui n’a jamais fait faire.
C’est peut-être aussi parce que c'est un des seuls acteurs qui n’a jamais refusé un film que je lui ai proposé. C’est bien commode. Toutefois, avant de lui proposer quelque chose, je réfléchis. C’est cependant énervant, car il prend le scénario avec l’air de dire : « Bon, on appelle mon agent et j’apprends les dialogues. » Il ne remet jamais une scène, une réplique en cause. J’insiste, lui propose de faire des aménagements s’il le désire, mais non, ça va.
Croyez-vous que l'itinéraire du personnage de Noiret avant que commence L’Africain rejoint le vôtre après Le Roi de cœur ?
Tout à fait. D’ailleurs, ça se confirme puisque j’ai acheté depuis un bateau qui ne me sert qu’à rêver de partir car je ne partirai jamais sans doute. C’est un peu la fuite devant les tracas sentimentaux, administratifs, le travail, l’appesantissement des choses qui arrivent dans votre vie, les charges. Fuir les charges de tous ordres, les responsabilités qui vous incombent au fur et à mesure que la vie avance. Comme je ne le fais pas, je le rêve. Je me défoule en filmant ce que je ne fais pas. Si il y a une cohésion, c’est celle-là.
Propos recueillis par Dominique Maillet, parus dans l'ouvrage Philippe de Broca, ed. Henri Veyrier (1990)