“Quatre idées, quatre questions en fait, sont à l’origine du film. J’y ai réfléchi, sous une forme ou une autre, depuis le milieu des années 60, quand je faisais mes études d’art et que chez tous mes professeurs, la réputation de Rembrandt était inattaquable.

Ces idées pourraient être résumées en quatre thèmes : l’argent, le sexe, la conspiration, et la peinture en soi. La première question est d’ordre social, la seconde relève du voyeurisme, la troisième de l’intellect, et la quatrième de la philosophie - et même si la majorité des gens ne le voit sans doute pas ainsi, c’est la quatrième la plus importante.

La première question est : comment un peintre aussi riche et respecté a-t-il pu finir dans la pauvreté la plus sombre ?

La deuxième concerne l’influence des trois femmes qui ont compté le plus dans la vie de Rembrandt. Comment un peintre capable d’une vision si pénétrante des êtres qu’il peignait, pouvant voir avec une telle acuité leur vie intérieure, a-t-il autant laissé sa vie privée influencer sa peinture ?

La troisième question est la suivante : comprendrons-nous un jour “La Ronde de nuit” avec ses curieuses anecdotes visuelles, ses activités inexpliquées, ses ruptures d’avec la tradition et la sensation dominante que l’on cherche à nous dire quelque chose, sans que l’on sache quoi ? Et pour finir, quel est réellement le rôle de la peinture ? Cette question se pose bien sûr aussi pour le cinéma et son rôle.

Revenons sur chacune des questions. Il est difficile de comprendre pourquoi un homme possédant tous les attributs de la fortune - une grande maison, un train de vie élevé, une bonne épouse, un grand atelier, beaucoup d’élèves, un atelier de gravure - a fini si misérablement. Une mauvaise gestion financière n’explique certainement pas tout. Il n’existe aucune trace de dépenses somptuaires ou de gros excès de boisson, et Rembrandt a travaillé de manière continue et prolifique, même après sa mise en faillite.

Il aurait fallu qu’il dilapide des sommes énormes pour passer de pareille aisance au dénuement qui fut ensuite le sien, et il n’y a aucune preuve de telles dépenses. Beaucoup de gens ont accusé les changements politiques et sociaux, et leur poids sur l’économie et l’évolution du marché, mais d’autres peintres n’ont pas connu cet échec, et le succès de l’école de peinture hollandaise a continué à se développer à la génération suivante, jusqu’à ce que les Français marchent sur la Hollande en 1674.

Pour d’autres, la faute en incombe à un changement de mode dans l’art, un élan vers des modèles plus italiens, mais Vermeer a suivi Rembrandt dans ce même siècle et il a connu un grand succès avec des caractéristiques autres qu’italiennes. On a dit aussi que Geertje a volé, dépensé et gaspillé, mais on imagine avec difficulté comment elle aurait pu provoquer semblable gouffre financier.

Plus vraisemblablement selon certains, Rembrandt a commencé à spéculer sur les marchés des transports et du commerce - un bon moyen de perdre rapidement de l’argent. De telles spéculations étaient souvent gardées secrètes afin d’éviter la concurrence, et ce secret pourrait expliquer pourquoi il n’y a pas de documents confirmant cette théorie. Il existe cependant des commentaires allant dans ce sens dans plusieurs documents administratifs. Il se pourrait que Rembrandt ait été persuadé de spéculer plus ou moins contre son gré : on a découvert récemment des éléments qui le suggèrent fortement.

Le film suit l’élaboration de la “Ronde de nuit” du début à la fin, et propose une explication plausible de la ruine de Rembrandt. Il évoque une vendetta concertée, sociale et financière, inspirée par la jalousie que suscite un peintre de basse extraction, spéculant sur les marchés et se pavanant dans leur monde.

Le film s’appuie sur la manière dont une société très soudée peut punir un homme qui a brisé les règles de la communauté. Rembrandt exhibait une grande réussite, vivait ouvertement dans le péché avec une servante, et n’était pas prêt à plier l’échine devant ses commanditaires. Ceux-ci étaient mortifiés qu’il puisse critiquer, tourner en dérision et mépriser leur suffisance, et suggérer qu’ils étaient coupables de toute sorte de crimes à travers un tableau qu’ils avaient eux-mêmes commandé. Ils ont payé pour que leur immoralité soit affichée publiquement, sous la forme d’une accusation grave et moqueuse...

Pour résumer, Rembrandt a compris qu’ils avaient assassiné un rival qui leur barrait la route, et il a utilisé sa toile pour les mettre en accusation, tel Zola avec son célèbre “J’accuse !” paru dans l’Aurore. Et “La Ronde de nuit” a vraisemblablement provoqué sa ruine sociale et financière.

La deuxième question, à propos des femmes qui ont occupé une place importante dans la vie de Rembrandt, révèle trois types de relations différentes. Avec Saskia, il s’agissait d’un mariage de convenance devenu une espèce de partenariat efficace. Avec Geertje, après la mort de Saskia, Rembrandt souffrait d’une grande misère et il s’agissait d’une longue liaison charnelle, comme une folle beuverie pour éloigner le malheur, une accumulation d’excès, une période sinistre, sale et humiliante qu’il a par la suite regrettée et niée, et que l’on retrouve aussi dans son travail.

Et pour finir, il y a son histoire avec Hendrickje, une servante de vingt ans de moins que lui, dépendant économiquement de lui. Il s’agissait là de la relation classique d’un homme plus âgé exploitant son désir, trouvant chez cette jeune femme une partenaire sexuelle consentante en même temps qu’une gouvernante et une nourrice. Une relation sentimentale classique s’apparentant aussi à une relation père-fille, et maître-élève.

Bien sûr, les choses sont plus complexes que cela. Pour les inscrire dans un contexte correspondant aux objectifs du film, et pour ne pas renier les faits historiques, nous avons considéré que Geertje et Hendrickje appartenaient depuis longtemps au foyer de Rembrandt et qu’elles étaient bien connues de Saskia, même si rien n’a jamais pu faire penser à quoi que ce soit d’inconvenant du vivant de Saskia.

Leur disponibilité explique les liaisons de Rembrandt avec Geertje et Hendrickje. La fortune et le statut social du peintre l’auraient sans doute conduit naturellement à chercher des partenaires socialement plus élevées, mais peut-être a-t-il préféré ne pas se lier à de telles personnes, car fils de meunier, peu instruit lui-même, il se sentait peu à l’aise avec des femmes plus éduquées... Les Hollandaises avaient beaucoup d’instruction, même celles qui n’étaient pas issues d’un milieu social particulièrement élevé, comme en témoigne la grande quantité de lettres représentées dans les peintures hollandaises de l’époque.

Peut-être était-ce lié aux dispositions testamentaires de Saskia stipulant que Rembrandt perdrait la moitié de sa fortune en faveur de son tout jeune fils Titus s’il se remariait - dispositions qui là encore, témoignent des talents de Saskia en affaires.

Rembrandt a été sévèrement critiqué pour avoir peint de “vraies” femmes, s’éloignant de la tradition héroïque représentant les femmes en Junon, Minerve ou Vénus. On a fustigé les ventres flasques, les poitrines tombantes, les marques de jarretières... Ses épouses ont-elles posé pour lui ? Quelles sortes d’habitudes sexuelles, de pratiques, de fantasmes, de relations aimaient-elles ?

Les Hollandais sont supposés être contradictoires, calvinistes et pourtant extrêmement tolérants, sensuels et cependant très prosaïques, pointilleux et flamboyants... À la fin, Rembrandt a réalisé des peintures de femmes très érotiques, sensuelles, certainement inspirées par son expérience personnelle.

La troisième question est intellectuelle, et cherche des réponses aux nombreux mystères, questions et énigmes présents dans “La Ronde de nuit” - qui porte aussi le nom de “La Compagnie de milice de Frans Banning-Cocq et Willem Van Ruytenburch”.

Pour finir, voici ma quatrième question. Quand un peintre n'est-il plus seulement un peintre ?

C'est l'éternel problème de la peinture - et du cinéma, particulièrement de la peinture baroque illusionniste, en fait toute la peinture d'avant les années 1860. Pourquoi cette peinture se dément-elle elle-même en prétendant être autre chose? Pourquoi utilise-t-elle toutes les astuces que l'on connaît pour prétendre être "réelle", jusqu'à la main tendue de Banning-Cocq qui a été tellement encensée parce qu'elle brise la surface du tableau - justement la chose qu'elle n'est pas supposée faire.

Ainsi, Rembrandt était-il seulement un peintre, ou bien n'était-il pas, comme beaucoup de ses contemporains, un homme de la scène dramatique, composant des moments figés d'un théâtre d'illusion et de manipulation, se faisant ainsi le prophète d'un autre média à venir, le cinéma ?

On peut effectivement penser que le film noir est né de ces peintres des ténèbres - le Caravage au sud, Rembrandt au nord, et tous ceux qui les ont suivis ou imités -, qu'il est issu du clair-obscur, cette mise en lumière expressionniste, en passant dans un monde moderne avec des composants architecturaux plus appuyés, et de plus grandes possibilités de lumière artificielle.

Des images plus fortes, plus mises en scène, plus grandes en termes d'échelle, mais exagérément construites en noir et blanc parce qu'on ne disposait pas alors de bonnes couleurs..."

Peter Greenaway