Suite à l'attente créée par L'Arbre aux cerises, comment situez-vous Pau et son frère ?

Je ne veux pas rentrer dans un système compétitif. Ce film ne recherche pas l'immédiateté ni une dimension spectaculaire fulgurante. C'est un film qui a son propre rythme, un discours délicat ; parce qu'avec cette histoire, nous parlons du temps et de la vie, de l'incommunicabilité qui existe entre les personnages, nous parlons du silence et de la destruction de la nature. C'est un film viscéral, intuitif, de gens qui sont sur le point de changer la trajectoire de leur vie. Ici, nous assistons à la disparition subite d'une personne qui laisse derrière elle un vide.

Vous êtes-vous inspiré d'événements réels ?

Oui, en partie. Le défi était de m'appuyer sur un matériau très concret et réussir à le diluer dans une histoire. Le projet embryonnaire de Pau a surgi de cette idée. Le producteur Antonio Chavarrias m'a demandé d'emprunter différents chemins, de prendre des risques, de chercher constamment. Nous avons décidé de travailler le réel, de lui donner lentement une dimension fictionnelle, de construire un film avec le matériel qui nous entourait. Sans beaucoup modifier le propos. Nous étions une équipe minuscule, nous recherchions l'intimité, à passer inaperçus, et pour ce faire nous devions vivre en permanence sur le lieu du tournage. Nous devions filmer la vie!

Est-ce comme si vous réalisiez un documentaire ?

Nous voulions traiter les personnages d'une façon limpide, sans artifices. Pour cette raison, nous avons décidé de faire abstraction des éléments qui, du fait des circonstances induites par l'histoire, empêchaient cette approche. Nous avons travaillé sans lumière artificielle en utilisant des ampoules de plus grande puissance au lieu de celles présentes dans les maisons. Nous avons tourné l'histoire chronologiquement, en suivant le scénario, sans plan de tournage rigide, ainsi nous avons pu modifier l'évolution des personnages au jour le jour. Cela impliquait d'être très autonome, et chacun devait prendre en charge ses affaires. Les acteurs ne se maquillaient pas, ils s'habillaient avec leurs propres vêtements, ils prenaient possession des espaces où vivaient leurs personnages, ils avaient leurs propres objets ou ceux des villages où nous tournions.

Dans ce contexte, comment avez-vous travaillé avec vos acteurs ?

D'une manière très participative et collective. Cela impliquait que je parle beaucoup avec eux, en les focalisant sur de nombreux aspects du tournage. Nous avons commencé par de petites réunions de travail pendant lesquelles nous avons étudié chaque personnage. Puis, nous avons préparé un programme afin de nous adapter au milieu naturel. Ils se sont servis de lourdes machines. Ils ont appris à se mouvoir parmi celles d'un chantier d'autoroute, ils ont dû se familiariser avec le bétail, apprendre à conduire un tracteur... Pendant les essais, c'était très intéressant de voir comment les personnages s'étoffaient. Il s'agissait de trouver un sens à chaque mouvement, à chaque geste, des regards, du ton des dialogues, afin de pouvoir suggérer les émotions qui marquent chaque situation. En travaillant de cette façon, tu apprends à écouter et à valoriser des idées ou des pensées difficiles.

En réalité, vous évoluiez à l'intérieur d'un huis-clos ?

Oui, d'une certaine manière. L'histoire raconte un événement tragique qui entraîne les personnages jusqu'à un certain point où, d'une façon ou d'une autre, ils finissent par se rejoindre. Les conséquences de ces rencontres vont changer le cours de leurs vies. Mettre en place cette série de moments n'a pas été facile. Il fallait fragmenter l'histoire afin de privilégier seulement les instants qui suggèrent cette sensation d'incommunicabilité qui colle aux personnages tout au long du film. J'ai écrit plusieurs versions du scénario avant de commencer le tournage. Malgré tout, je n'étais pas convaincu. J'avais besoin d'un regard extérieur. Nous avons fait appel à Joaquin Jorda. C'est lorsque nous nous sommes installés quelques mois plus tard sur les lieux du tournage que les choses ont commencé à prendre forme. Puis l'histoire est devenue plus concrète pendant les essais caméra, et après, pendant les essais avec les comédiens l'histoire a soudainement acquis une dimension très humaine, très belle. Nous nous sommes rendus compte qu'il fallait laisser le scénario de côté, et nous laisser envahir par la réalité qui nous entourait. A partir de ce moment, nous sommes rentrés dans une espèce d'irréalité très intéressante. J'ai réécrit plusieurs passages du scénario, les choses changeaient rapidement, nous tournions une à deux séquences par jour, nous créions la vie comme dans une communauté. Je crois que ces événements ont été déterminants dans la construction du film. Tout cela nous a beaucoup unis. Pour quelques uns d'entre nous, cela a aussi changé nos vies.

Dans Le ciel monte ou dans L'arbre aux cerises, le paysage est quasiment un personnage. Qu'en est-il pour Pau et son frère ?

Oui, surtout au début. Nous avions besoin de montrer les espaces jadis habités par Alex. La ville est comme un personnage étrange, un peu anonyme. La transition avec la montagne se déroule comme un voyage initiatique. La richesse graphique des Pyrénées représente, en quelque sorte, un personnage avec une énergie considérable. Après les paysages deviennent invisibles graduellement, ils restent dans la mémoire du spectateur, et peu à  peu, nous nous centrons sur les personnages. C'est une idée risquée parce que le film semble divisé en deux blocs mais pour construire l'univers des personnages, il fallait du temps, il fallait créer lentement cette sensation de rapprochement autour d'eux au travers des paysages.

Vous voulez dire que vous avez créé vos personnages en les confrontant à tout ce qui les entoure ?

Oui. Cela impliquait aussi de les dessiner par le biais de la bande sonore. Tout est important pour arriver à créer des sensations en utilisant différentes structures narratives. Celle du son est très importante, cela permet de construire rapidement des situations qui disperseraient trop l'histoire s'il fallait les mettre en image.

Et la musique ? Il semble qu'il y ait dans ce film une tentative de la mettre très étroitement en relation avec les événements.

J'aime beaucoup l'idée qu'elle soit présente partout et qu'elle porte les structures narratives. Quand j'écrivais le scénario, je pensais que Quimi Portet pouvait composer les différents thèmes. J'en ai parlé avec lui. Un jour, il a débarqué avec deux thèmes. Puis, au fur et à mesure que le tournage avançait, je me suis rendu compte qu'il était intéressant de travailler avec différents styles. Parce que chaque moment me demandait de me concentrer sur quelque chose qui n'avait rien à voir avec le reste.

Le personnage de Pau vit un peu en marge, presque dans un monde irréel.

Comme les autres personnages, parce que pour supporter ce qui les entoure, ils ont besoin de créer leur propre réalité, de se représenter des choses qui vont les aider à digérer d'autres choses. Ce sentiment est, je crois, surtout concentré sur Alex, mais chaque personnage représente quelque chose d'Alex. Il fallait arriver à ça, faire un film sur le monde que nous nous inventons pour supporter la réalité. J'espère que nous y sommes parvenus.