Vous êtes habitué à jouer au théâtre mais comment se prépare-t-on à jouer dans un film avec autant de dialogues ?

C’est vrai qu’au début, peut-être pour Mathieu aussi, j’étais comme ivre de ce texte. Je crois que je n’ai jamais eu autant de mots à dire même dans un long métrage. Mais la spécificité de la pièce est qu’elle est extrêmement bien articulée, l’écriture est très pure, très fluide. J’ai vite compris que les émotions viendraient d’elles-mêmes, qu’il n’y avait qu’à bien connaître les dialogues. J’avais juste peur que le texte devienne une sorte de troisième personnage, c’est-à-dire extérieur. Il fallait être à la fois respectueux du texte car la pensée est dans les mots et on ne peut pas trahir ça, mais aussi il ne fallait pas être trop révérencieux, ne pas le vénérer car à la fin, on finirait par ne plus le faire entendre.

Comment avez-vous travaillé avec François ?

On a fait quelques lectures et une ou deux répétitions. Ensuite, pendant le tournage, François laisse assez faire. Les acteurs sont plutôt libres. Mais quand on joue dans un film qui adapte une pièce de théâtre, il faut garder à l’esprit qu’un acteur prend moins de liberté. À cause de l’apprentissage du texte il est beaucoup plus obéissant.

Vous jouiez au théâtre le soir pendant le tournage, cela vous a-t-il aidé ?

J’étais fatigué. Jouer le jour et la nuit, c’est comme être amnésique ou dans un état de rêve éveillé. On ne sait plus trop ce qu’on fait, on évite de trop réfléchir.

Cette expérience de tournage est radicalement opposée à celle des Amants réguliers où vous incarniez un personnage plus éthéré, contemplatif.

Oui, c’était la première fois que je jouais un personnage que je ne rêvais pas d’être. Dans la pièce, il est dit que c’est un personnage d’un autre âge, je me suis demandé ce que cela voulait dire. J’ai l’impression que Bruno n’existe pas ou plutôt que la tragédie de ce jeune homme est de vivre dans un monde qui ne correspond pas à ses mœurs.

Cela vous semble improbable de risquer de perdre un amour à cause d’un problème de ponctualité ?

Moi, j’arrive toujours en retard et le moment où je ne suis pas au rendez- vous alors que je devrais y être, est comme un moment hors la loi, assez jouissif, c’est lié à l’égoïsme je pense, à l’idée qu’on pardonne tout aux inadaptés. Bruno lui, tient à son principe. C’est une forme d’intransigeance morale. Il ne considère pas que l’homme et la femme puissent être deux êtres parfaitement étrangers l’un à l’autre. D’une certaine façon, il est intolérant. Il n’accepte pas le mystère de Rosette, il voudrait qu’elle soit un duplicata de lui-même, un être qui pense comme lui. Il n’arrive pas à comprendre que cette façon d’être en retard n’est pas une offense envers lui mais plutôt une façon de le charmer, de le séduire.

Bruno est-il fou, comme Rosette le lui dit à la fin, excédée par son idée fixe ?

Je crois que c’est dans un livre de Flaubert où il y a cette phrase : «êtes-vous un sot ou un fou. Par orgueil vous répondrez que vous êtes un fou». Bruno est peut-être orgueilleux, alors il répondrait probablement qu’il est fou. Pour moi, son orgueil vient du fait qu’il pense qu’un retard est une atteinte à sa personne. Il considère que le temps de l’attente est un temps qui lui appartient et que Rosette en offensant ce temps-là, offense son amour. En même temps, cela se tient comme raisonnement, on pourrait autant penser qu’il est raisonnable.

Il est difficile de trancher comme il est difficile de dire si l’histoire d’amour entre Bruno et Rosette pourra repartir.

C’est l’avantage et l’inconvénient d’être un homme passionné. À la fois, se rendre fou car la personne qu’on aime arrive en retard est une preuve d’amour et acquitter cette même personne pour le même motif est un terrible échec. Bruno est terriblement passionné et les passions sont vouées à l’échec.

S’il se sépare de quelqu’un qu’il aime, Bruno est un personnage tragique.

La Rochefoucauld disait qu’avec les personnes qui nous ressemblent on s’ennuie et qu’avecles autres, on s’irrite. Bruno s’irrite car il a une idée de l’amour, c’est là où la tragédie apparaît, car il est dans une relation à trois irréconciliable. Il y a lui, sa muse et entre eux, l’amour. Ce Dieu amour qu’il faut respecter comme une forme pure, idéale.

Malgré la fin tragique du film, il y a un aspect vaudeville.

C’est vrai qu’il y a une dimension comique. La scène où je me cache dans la salle de bain par exemple. Je n’ai jamais joué Feydeau et j’adorerais, je me suis donc dit «joue là comme du Feydeau». Mais l’échec de l’histoire d’amour, s’il y a échec, est moins désespéré pour le spectateur car la rupture arrive parce que le type s’est entêté et non pas à cause d’un tissu social du genre le personnage est pauvre ou malade, ou elle le quitte pour un autre. L’amour est ici impossible à cause de l’entêtement d’un homme. J’ai l’impression qu’il y a une forme de leçon à tirer de cette histoire comme dans un proverbe ou comme dans une fable de La Fontaine.