Quelle a été la genèse du Lever de rideau ?

Il y a quelques années, en flânant dans une librairie, je suis tombé sur une pièce de Montherlant, dont j’ai tout de suite aimé le titre : «Fils de personne», cela m’a intrigué et je l’ai acheté. Mais en lisant la pièce, je me suis rendu compte qu’elle ne m’intéressait pas vraiment et même qu’elle me tombait des mains. En revanche, à la fin du recueil, il y avait une autre pièce, plus courte, une vingtaine de pages, intitulée «Un incompris». Je suis immédiatement tombé amoureux de cette histoire et particulièrement du monologue que prononce Pierre à la fin. La pièce m’a paru à la fois drôle, moderne et émouvante et surtout il y avait cette langue à la fois classique et poétique capable de sublimer un propos très quotidien.

Vous avez immédiatement pensé l’adapter au cinéma ?

Oui, de la même manière que lorsque j’avais découvert la pièce de Fassbinder Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, je me suis dit que cela pourrait faire un film. Et comme l’année dernière, un de mes projets a été repoussé pour des problèmes de production, j’ai repensé à cette pièce. J’ai contacté les héritiers de Montherlant pour leur demander si les droits de la pièce étaient disponibles. Ils m’ont répondu oui, un peu surpris que je m’intéresse à cette pièce méconnue.

Pourquoi faire un court métrage aujourd’hui ?

J’étais dans une énergie où j’avais vraiment envie de tourner. Et puis attendre qu’un film se monte sans avoir la certitude qu’il se fasse est toujours très angoissant, j’avais besoin d’aller voir ailleurs, de travailler avec des comédiens et de revenir à une légèreté que j’avais un peu oubliée. C’était du coup un vrai plaisir de travailler durant une semaine avec une nouvelle équipe que je ne connaissais pas. J’avais oublié à quel point le court métrage demande de faire des choix radicaux aussi bien économiques qu’esthétiques. Savoir que nous n’avions que cinq jours de tournage et très peu de pellicule m’a rappelé de bons souvenirs.

Pourquoi avoir changé le titre ?

Parce que «Un incompris» était déjà le titre du très beau film de Comencini et puis parce qu’il y a dans le texte de Montherlant tout un jeu de mises en abyme sur l’idée de la représentation, de la théâtralité, du genre (vaudeville ou drame), des réactions du public, de la critique. En fait j’ai appris en lisant cette pièce ce qu’était un lever de rideau, une petite pièce d’un acte, souvent une comédie, faite pour être jouée en prologue d’une pièce plus classique dans sa durée et sa forme. Cette idée d’un texte mineur et léger me plaisait et au fond le lever de rideau correspond au cinéma à ce qu’est le court métrage au long métrage. Choisir ce titre était ainsi une manière pour moi de rendre hommage à ces formes brèves, que j’ai beaucoup pratiquées.

La théâtralité, la longueur des dialogues ne vous ont pas fait peur ?

L’idée de la théâtralité au cinéma m’intéresse depuis toujours, et j’ai toujours pensé que les effets de distanciations n’étaient pas un obstacle à l’identification. Alors bien sûr, cela demande du travail, des partis pris tranchés, une direction d’acteurs particulière et surtout un travail pour dépasser la difficulté de la langue et la faire entendre. Mais c’est ce qui m’excite dans l’adaptation d’une pièce, cette confrontation avec un langage qui n’est pas le mien et que j’essaie de m’approprier par le truchement des corps et des voix. Quand j’ai fait lire la pièce autour de moi, les gens étaient sceptiques, ils aimaient l’histoire de ce jeune homme avec des principes mais trouvaient cela trop théorique et bavard, ils me disaient : «tu es sûr que cela ferait un film, ce n’est pas très cinématographique...». Il me semblait qu’avec de très bons acteurs, le propos pouvait être incarné, pouvait toucher les gens. Le sujet concerne tout le monde, n’importe qui ayant eu une histoire d’amour s’est retrouvé face à des dilemmes, des compromis devant la personne aimée.

Comment avez-vous choisi les comédiens ?

Il me fallait des comédiens qui aient déjà de l’expérience pour faire entendre le texte mais aussi pour qu’on le dépasse, qu’on ne soit pas enchaîné à lui. Les acteurs devaient donc pouvoir dire le texte d’une manière fluide et en même temps exister physiquement. J’avais besoin qu’ils incarnent le texte d’une manière forte et sensuelle pour que le spectateur soit tout de suite dans l’histoire. C’est sans doute l’un des castings que j’ai fait le plus rapidement, comme une évidence. Pour les personnages masculins, Mathieu Amalric et Louis Garrel m’ont semblé avoir tous les deux un phrasé qui pouvait correspondre à l’antagonisme des deux personnages. Mathieu articule beaucoup à la différence de Louis qui parle très vite et avale souvent les mots. Je me disais que ces deux débits pouvaient être intéressants l’un en face de l’autre. Pour Vahina, c’est une vieille histoire, je lui avais déjà proposé de jouer dans 8 femmes et elle m’avait avoué à quinze jours du tournage qu’elle était enceinte, du coup elle n’avait pas pu faire le film. À l’époque, elle ne l’avait pas bien vécu, moi non plus d’ailleurs. Je lui avais promis qu’un jour, on se retrouverait.

Les comédiens ont un côté élégant avec leurs costumes, très intemporels.

Pour moi, le film parle d’idéaux, de la jeunesse, de pureté et d’innocence, et très vite c’est l’image des films de la Nouvelle Vague qui m’est venue en tête, Rohmer bien sûr, mais surtout les films sentimentaux de Godard dans les années 60. J’avais envie d’un appartement blanc comme dans Une femme est une femme avec certaines cou- leurs vives qui ressortent comme la robe verte ou la couverture rouge. Cette stylisation des costumes, du décor, des couleurs donnait au film un aspect intemporel, on ne sait pas très bien quand cela se passe, c’est comme un monde en soi entre jeunes gens de bonne famille. Pour les acteurs, on se disait en riant que Louis était notre Jean-Pierre Léaud, Mathieu, Jean-Claude Brialy et Vahina, Anna Karina.

Avez-vous transformé le texte initial ?

Oui, j’ai coupé et simplifié certains dialogues, mais surtout dans la pièce, Bruno et Rosette ne font pas l’amour, ils s’embrassent seulement et c’est à partir de ce moment que Bruno décide vraiment de la quitter. Il m’a semblé que s’ils faisaient l’amour cela rajoutait plus de force et de modernité à la scène. D’une part, il y a quelque chose de cruel parce que Bruno sait qu’il fait l’amour une dernière fois avec elle alors qu’elle ne le sait pas ou ne veut pas le savoir. Donc on peut se dire qu’il profited’elle et en même temps, on peut se demander si cette jeune fille n’est pas vierge et que c’est peut-être sa première fois. D’autre part, cela donnait au texte une part d’ambiguïté supplémentaire et surtout quelque chose de plus dramatique. Pour Montherlant, «Un incompris» était une pièce drôle et le personnage de Bruno était un peu ridicule. Pour moi, il est très émouvant et il me semblait crucial qu’on comprenne son dilemme, qu’on l’aime et qu’on suive sa trajectoire. Le fait qu’il couche avec Rosette donne plus de complexité à son personnage, le rend plus humain.

Avez-vous réfléchi à la mise en scène dès la lecture de la pièce ?

J’avais envie d’essayer de tourner au maximum en plans-séquences de manière frontale et de découper assez peu. L’important était de suivre les personnages et de ne pas interrompre leurs discours. Dès le départ, c’était un parti pris périlleux car les dialogues étaient difficiles pour les acteurs. Mais il me semblait que c’était néanmoins le meilleur moyen de se concentrer et d’écouter le texte. Ensuite, il y a le fait de filmer en scope, un format que j’avais déjà utilisé dans Le Temps qui reste, et qui s’accorde paradoxalement très bien avec l’intimité, les joutes oratoires et les conflits internes des personnages.

La pièce de Montherlant est sous titrée «comédie en un acte» mais on sent que le drame affleure sous la comédie. Avez-vous d’emblée refusé de trancher entre les deux genres ?

Je pense que le film commence un peu comme un vaudeville avec une situation type, une femme et deux hommes. Au début, la discussion est légère, presque badine. Cela pourrait très bien être une situation de boulevard, mais la fin change tout. Montherlant ne voulait pas que cela se termine sous forme de drame mais il m’a semblé important qu’il y ait une vraie émotion à la fin du film, montrer que ce personnage allait au bout de son idée et donc fatalement au bout de sa souffrance.

Au fur et à mesure, les trois personnages prennent tous une dimension différente de l’archétype qu’ils sont au départ, ils souffrent et traversent le temps d’une après-midi une expérience qui les transforme et les rend plus profonds qu’ils n’en avaient l’air au début.

Le film aborde le thème du retard, quel rapport avez vous avec le temps en général ?

Personnellement je suis plutôt ponctuel, et ne suis pas vraiment «un névrosé de la montre» comme Bruno. Mais au contraire de Montherlant qui pouvait rompre brutalement une relation pour cause de retard, je n’ai pas son intransigeance. En théorie, je trouve excitant le temps de l’attente dans une relation amoureuse car propice à toutes sortes de sentiments contradictoires, souvent révélateurs de nos sentiments profonds, allant du désir à la haine en passant par le mépris ou une forme de masochisme. Mais dans le travail, il est plus difficile d’avoir cette distance, surtout quand on fait un film et que chaque minute coûte de l’argent.