"Chai Qian" : démolition, en Chinois. Un chantier de démolition. Unité de lieu ? Peu importe le lieu : cela pourrait être n'importe où. En l'occurrence c'est en Chine, ce pays dont la croissance nous fait si peur, économiquement, écologiquement... Ce pays si différent qui nous ressemble tant. En l'occurrence c'est un skate park qui est l'objet de la démolition. Un étranger est là. Derrière la caméra. Il a posé sa mini caméra, son pied de caméra, il a passé son casque pour prendre le son. On ne le voit jamais, il parle parfois, il répond quand on lui pose des questions, il n'élude pas les questions sur sa caméra. Il ne coupera rien au montage de ces imperfections. Parce que cet étranger c'est nous. Chai quian est en quelque sorte un documentaire en caméra subjective... Elle est nos yeux.

Unité de lieu. Dans ce lieu se croisent plusieurs populations. Les jeunes qui continuent jusqu'au bout à venir faire du deux-roues sur ces dénivelés de bétons qui avaient été autrefois spécialement conçus pour cela. Les travailleurs, immigrés du Sichuan, payés une bouchée de pain, dont la journée s'écoule lentement sous le soleil à casser la pierre à coups de masse pour récupérer le métal. La caméra est avec eux. Nous sommes avec eux, dans le vacarme silencieux des bull-dozers, dans l'étouffante poussière, dans le lent défilement du temps au rythme des coups portés à l'édifice. Et puis, enfin, il y a les patrons de ces entreprises de démolition, petits chefs, fieffés rieurs – "Alors maître Deng ? Combien avez-vous récupéré de métal ?" "200 tonnes". Les chefs mangent assis sur des chaises quand les ouvriers mangent à même le sol. Car ceux-là vivent, dorment, lavent leurs habits sur le chantier, et chercheront un autre lieu de survie quand ce chantier-ci, terminé, leur aura fermé la porte au nez.

Les damnés de la Terre. Le sel de la Terre. Au pays du communisme, une splendeur d'exploitation capitaliste, un parangon de libéralisme sauvage, l'immense solitude des individus broyés par le système. L'image est universelle.

Enfin, quand une demi-douzaine d'ouvriers emmèneront l'étranger visiter leur ville-lumière dans une audacieuse soirée de liberté, une femme en uniforme voyant ces hommes réunis, filmés par une caméra, volera vers eux, paniquée et autoritaire : « C'est quoi ? Que faites-vous ? C'est une manifestation ? Vous n'avez pas le droit d'attirer du monde comme cela ! » Malheureusement, non, madame, ce n'est pas une manifestation, c'est juste un étranger, juste un étranger avec une caméra.

Laurent Carpentier