Dans Le Dernier empereur, le communisme est vécu à la fois comme une désillusion et un formidable espoir. Le film s'annonce d'abord comme un grand flash-back de souvenirs à portée traumatique; le récit épouse le regard de Pu Yi et c'est la défaite personnelle de l'Empereur qui filtre le saut dans le passé. En 1950, rapatrié en Chine populaire, s'apprêtant à être condamné à mort, Pu Yi s'est isolé et tente de se suicider tandis qu' un responsable communiste lui ordonne d'ouvrir la porte. Dans un miroir, le visage perdu de l'ex-empereur semble comprendre, dans un écho soudain criant, que la scène s'est déjà passée, un peu différemment, il y a longtemps, mais qu'elle est de même nature. Le premier flash back commence. Pu Yi, enfant, est arraché à sa famille pour être conduit là où l'attendent ses hautes fonctions. Mais cette déchirure originelle prend la forme d'une mascarade cruelle; et la blessure intime, le chaos de la vie d'un homme, devient alors acte sacrificiel. Pu Yi sera passé de l'état de demi-dieu à celui de pauvre mortel chassé du paradis. Même si, à travers sa chute, c'est l'espoir de tout un peuple qui renaît. Le communisme est peut-être une aube nouvelle, et Le Dernier empereur résonne, lui, comme un écho lointain au 1900 que Bertolucci avait consacré au peuple italien. Non sans une légère amertume. Ce qui frappe, des années après la sortie en fanfare de cette superproduction qui clamait être la première à avoir pu ramener des images de la Cité interdite, ce sont bien ces impressions d'enfance (interdite, aussi ?) qui traversent les images de Bertolucci comme une obsession que le cinéma pourrait réanimer mieux que tous les autres arts. L'enfant Pu Yi qui, au détour d'un jeu, découvre l'immensité d'une armée et d'un royaume à ses pieds, nous fait saisir en une séquence le plaisir et l'effroi de l'instant. Sentiments mélangés, violents et enivrants, qui poussent à l'action les héros de Bertolucci. L'enfant empereur n'en est qu'un des multiples visages. Il annonce l'adolescent violé du Conformiste, ceux drogués et incestueux de La Luna et Dreamers, les jeunes hommes en colère, hantés par le poids du passé et de l'héritage dans Prima della Revoluzione, La Stratégie de l'araignée ou La Tragédie d'un homme ridicule... Comment rompre avec le traumatisme de l'enfance ? Bertolucci répond, en somme, par un traumatisme encore plus grand et collectif, social et politique. Le Dernier empereur, en un même élan, a conjugué les deux pulsions du cinéaste : rompre inconsciemment avec un passé; se lier consciemment à un destin national. Philippe Piazzo
Article
Le plaisir et l'effroi
"Le Dernier empereur" unit dans le geste ample d'une biographie (d'un homme, d'un pays, d'un siècle) deux visages du "héros bertoluccien" : l'enfant et l'adolescent qui, avant de plonger dans l'âge d'homme, font face à des pulsions contradictoires.
La rédaction
Le 30 novembre 2010
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