" Le monde des voyageurs est un univers qui a été très peu dépeint, a fortiori celui des Yéniches. On s’intéresse souvent aux Roms dont certains parlent encore la langue Gitane pure, le Romani, issue directement de langues et dialectes du continent indien. Certains groupes étaient de caste noble, venant d’Inde et des régions environnantes. Ils fabriquaient les épées pour les guerriers ou étaient eux-mêmes guerriers. Ils étaient aussi les musiciens des princes.
Mais d’autres groupes dits de basse caste ou sans caste ont également rejoint les rangs de ce peuple fuyant la famine ou une défaite militaire. Les sociologues s’intéressent au sujet mais très peu aux Yéniches. Seul un livre ou deux leur est consacré alors qu’en France, c’est le groupe le plus répandu. Ils ne viennent pas d’Inde mais d’Europe. Là aussi, il est difficile, voire impossible, de déterminer clairement comment et avec quelles populations s’est constitué ce peuple qui a une langue principalement inspirée du vieil Allemand et d’un argot, celui des « classes dangereuses ». Leurs yeux et leur peau claire leur a valu les noms de « Belges » ou de « Rouges ».
C’est à partir du Moyen-âge qu’ils se sont constitués, à partir de paysans, de soldats mercenaires et d’autres groupes familiaux aux métiers nomades. Les Yéniches ne se sont pas fait remarquer pour leurs musiques, leurs danses ou d’autres talents culturels. Ils ne sont pas artistes mais peuple endurci et craint par les tsiganes eux-mêmes, s'affrontant souvent au couteau, lame droite pour les Gitans et serpette pour les Yéniches qui reste encore aujourd’hui l’outil et l’arme emblématique de ce peuple.
Les Yéniches ne bénéficient donc pas de cette aura prêtée aux Gitans mais n’en sont pas moins une survivance de ce que fut notre Europe dans son histoire conflictuelle et souvent cruelle. Ces gens qui étaient connus pour leur résistance et leurs tatouages faits à base de charbon de bois et de schnaps arborent fièrement leur identité européenne avant l’heure. Ils sont là depuis longtemps et leur histoire est comme celle de l’Histoire de France dont parlait Jean Genet : « Quelque chose qui passe de champ en champ, de fleur en fleur ». C’est de ce peuple que je témoigne dans mon film.
Une mythologie du bricolage
Je me souviendrai toujours de cette puissante première impression en pénétrant sur l’immense terrain de rassemblement tsigane de Gien, à l’occasion des grandes réunions évangéliques. C’était aussi grand qu’une ville, avec des caravanes à perte de vue et un immense chapiteau en son centre. Quarante milles personnes y vivaient et y priaient pour quelques jours. On pouvait assister aux témoignages de guérisons miraculeuses qui s’enchaînaient jour et nuit.
Presque étourdi par tant de plaies refermées, de cancers vaincus et de maladies foudroyées par la main du Seigneur, je rejoignais en compagnie des plus jeunes les pistes d’aviation désaffectées où des voitures puissantes se tiraient la bourre sur quelques centaines de mètres. Certains jeunes venaient y montrer leur courage à bord d’une voiture fraichement volée qui leurs servirait toute la nuit aux « démarrages ». Devenue invendable, ils y mettront le feu la laissant dans une dernière course longer la piste comme une torche enflammée éclairant la nuit pour mieux annoncer l’aube.
Ici, les grands antagonismes reprenaient leur combat quand l’eau des baptêmes et ses cantiques donnaient l’écho à quelques dizaines de mètres à peine aux flammes et aux rugissements des moteurs. Longtemps, je n’ai pu entrevoir le monde tsigane qu’au travers de ce seul filtre mythologique. Tout sentiment moral s’évanouissait dès que l’un d’entre eux racontait ses sorties « dans le monde ». Derrière le moindre vol gisait un conte ou la plus belle des odyssées. Toutefois me sont apparues au fur et à mesure les réalités physiques et sociales. Les corps qui s’abiment plus vite, les vies souvent écourtées précocement.
Si Dieu se trouve entre les marmites pour citer Thérèse d’Avila, la raison d’être d’un « voyageur » se cherche entre deux caravanes, entre un moteur bricolé et l’adoration d’un dieu. Je repense à Jo Dorkel apprenant par lui-même en moins de quelques minutes le fonctionnement de ma caméra. Devant mon étonnement il m’avait répondu qu’il n’avait pas le choix, en l’absence de diplôme ou d’argent il lui fallait être plus rapide et futé que le gadjo. Un esprit ingénieusement libre en somme."