Tourné juste avant le magnifique La Fièvre dans le sang, avec Natalie Wood et Warren Beatty, Le Fleuve sauvage apparaît aujourd’hui comme son double inversé : mélancolique (plutôt que tragique), lent (plutôt que flamboyant), et, malgré une fin conventionnelle qui semble plaquée là brusquement, mettant à nu les plaies de l’Amérique – chômage, racisme, conservatisme… (plutôt que les distiller à travers un drame amoureux).
Le film s’ouvre sur des images d’archives en noir et blanc : les inondations du Tennessee ont fait des centaines de morts, et un homme, sous le choc, raconte, face à la caméra, comment il y a perdu ses enfants. Aussitôt précisément situé dans un contexte politique et social (le New Deal de Roosevelt et les grands travaux pour le progrès), le film s’ouvre une seconde fois en couleurs et Cinémascope pour accompagner Montgomery Clift au fond d’une province ruinée, au bout d’une île, quasi déserte, afin d’y déloger les derniers récalcitrants à la construction d’un barrage : une famille et ses anciens esclaves noirs, menée par une aïeule intraitable (Jo van Fleet, à qui Elia Kazan fait ensuite tenir le rôle de la mère déchue de James Dean dans A l’est d’Eden).
La fiction devient alors le terrain d’une mise en scène superbe où la nature (ce fleuve qui rôde, encercle et menace les vivants) préfigure les relations qui unissent les êtres. Les hommes, ici, ont fait de leur lâcheté une tradition, et les différends se règlent par la violence immédiate (jeter l’autre dans l’eau pour couper court à la discussion, le frapper ou venir en groupe l’intimider, voire le lyncher si la liesse s’empare de la foule…).Chez les femmes, l’amour devient prétexte à libérer sans mesure une parole et un corps trop brimés. Ce fleuve sauvage, dont on a vu une fois pour toutes les terribles méfaits dès le début du film, sommeille donc en laissant les humains vivre pareillement leurs passions.
Kazan découpe l’espace en zones de tensions mais montre chaque fois l’ambiguïté des situations. Il y a certes un abruti presque total, mais les héros ont tous conscience que le bien pour lequel ils se battent est également porteur d’un mal dont ils ignorent s’il ne sera pas plus grand encore. La vieille dame défend sa dignité, mais risque d’entraîner toute sa famille dans la désolation et l’agent du gouvernement sous-entend que le progrès est nécessaire mais destructeur (est-ce alors un progrès ?).
Quant à l’amour, il est ici si soudain que, après la crue, on redoute d’en découvrir les dégâts encore invisibles.
Philippe Piazzo
Le Fleuve sauvage (Américain, 1960, “ Wild River ”, 1 h 50.). Avec Montgomery Clift, Lee Remick, Jo van Fleet, Albert Salmi, Barbara Loden.
A voir lundi 5 et mercredi 7 juillet, au Festival de la Rochelle
http://www.festival-larochelle.org/festival-2010/grille-des-seances
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