On retrouve la neige dans La Spirale et La Constante. Que! sens particulier y attachez-vous ?
J'utilise en effet la neige, au même titre que le blanc ou l'absence de couleur comme un des éléments de mon système d'expression. Il s'agit d'ailleurs davantage du symbolisme de la montagne que de celui de la neige. Ces éléments sont associés à l'idée de pureté, avec quelque chose d'abstrait, d'idéal.
Cette montagne est, en outre, vue d'avion : on n'y est pas dedans ; elle est vue de dessus, dans son ensemble.
Oui, exactement comme l'Himalaya reste pour Witold un rêve, un désir et non une réalité : il faut donc y rester extérieur. Pour moi, cette image de montagne figure un peu le destin du jeune homme. Aussi ai-je été très sensible à l'utilisation qu'Akira Kurosawa fait de l'idée de montagne dans Kagemusha : ce n'est pas une réalité physique mais une métaphore représentant quelque chose qui ne bouge pas. Le symbolisme est très fort et universel.
A la fin, que signifie le cri de Witold au moment de i'accîdent ?
C'est un simple réflexe physique : il reste suspendu à sa corde en se demandant si l'enfant sera tué ou non. J'espère qu'il sera épargné, mais j'ai laissé cette fin suspendue car l'éventualité existe. Je veux dire par là que, même si vous êtes honnête comme le héros, vous n'êtes jamais protégé contre un caprice du destin.
La recherche d'absolu et de pureté de Witold est constamment remise en cause par les autres.
C'est parce que les autres sont des personnages réalistes : ce sont des gens communs, comme nous, qui acceptent les compromissions et sont prêts à payer le prix qu'il faut pour avoir du succès. Dans notre société polonaise, il me semble d'ailleurs que ies choix de ce genre sont toujours très clairs alors qu'en Occident — et en France en particulier — ces compromissions sont moins ouvertement présentées.
Elles sont plus cachées : on ne sait pas exactement quand et comment ! Chez nous, on ne peut se réfugier derrière aucune ambiguïté et l'on sait toujours quand et dans quelles circonstances on a trahi ses idéaux. En somme, nous sommes privilégiés : la distance entre le bien et le mal est plus grande, tout est plus contrasté, on n'a aucune excuse et on peut agir en conscience !
La Constante propose une analyse sociale très aiguë. Mais n'êtes-vous pas aussi un des cinéastes de l'Est à avoir le plus de préoccupations morales, voire métaphysiques ?
C'est que la nature de l'homme est complexe (sociale, psychique, biologique...) et je me refuse à privilégier un seul aspect — le politique par exemple —. Au contraire, j'aime débusquer les contradictions existant entre ces différents éléments. Certes, les aspects sociaux, politiques ou économiques sont très importants, mais à côté de ces éléments collectifs existent aussi les composantes individuelles, éthiques, qui malgré tous les conditionnements demeurent. D'ailleurs le conditionnement ne peut jamais être total et il reste toujours une marge où s'exerce la liberté humaine de choisir le bien ou le mal.
Votre film pose également le problème du fatalisme et de son corollaire, le hasard.
C'est une préoccupation héritée de mes études de physique : je suis passionné par les paradoxes philosophiques de la liberté et de la statistique. La physique moderne connaît, en effet, parfaitement les comportements d'une collectivité de molécules ; on connaît les résultats statistiques des atomes mis en présence mais on ne sait pas si le destin de chaque molécule est déjà défini ou non. La question de la liberté des électrons me fascinait quand j'étais étudiant et le problème continue à me hanter en étudiant les destins humains : c'est le contraste du prévisible et de l'imprévisible, l'introduction d'un facteur de mystère dans le fonctionnement de l'intelligence.
Mais je crois que le sens du mystère est étranger à votre cartésianisme alors qu'en Pologne, nous sommes plus près des civilisations orientales qui acceptent ce facteur d'inconnu. Je fais donc de ces problèmes une des préoccupations de mon protagoniste. A la fin, il lance une sorte de défi et la Providence (appelez ça providence, ou destin, ou nature aveugle et irrationnelle ou même le diable si vous voulez) lui répond : « Non ! Tu ne peux pas te protéger en prévoyant tout ! Il ne te reste donc qu'à vivre comme tu le penses, même s'il y a des choses auxquelles tu ne peux pas échapper. ».
Le bilan entre ce qui lui arrive de bien et ce qui lui arrive de mal est quand même plutôt négatif.
Je crois que c'est réaliste : je ne voulais pas faire un film utopique où le bien est récompensé à la fin. Je n'aime pas non plus cette idée protestante selon laquelle il faut faire le bien pour obtenir la récompense : de telles motivations sonnent très faux dans ma culture. Ce qui m'intéresse au contraire, c'est de montrer le prix qu'il faut payer pour pouvoir rester fidèle à sa propre morale, pour garder sa dignité.
Ce prix est élevé mais il n'est pas impossible à atteindre : après tout, Witold ne perd ni l'amour (sa femme lui reste fidèle), ni la liberté (il n'est pas mis en prison). Seulement, il devra renoncer aux voyages à l'étranger et à un standing de vie élevé. En somme, tout est relatif, c'est supportable.
Vous parlez de défi en termes dramatiques. Mais lorsque les jeunes gens escaladent une statue ou lorsque Witold envoie des pièces de monnaie devant les passants, il y a aussi une attitude ludique.
Absolument : mon tempérament me porte souvent à voir aussi le côté drôle de certains moments dramatiques ; j'aime l'humour. Le jeu est indissociable de l'idée de liberté : c'est le même phénomène : pour qu'il y ait des options, il faut que l'on puisse ou accepter ou refuser. En tentant les passants et en pariant mentalement « se baissera-t-il ou pas? », Witold fait en somme un gag auto-ironique.
L'acteur Tadeusz Bradecki ne fait qu'un avec le personnage. A-t-il participé directement à la création ?
Beaucoup plus jeune que moi, il a apporté la respiration de sa propre génération, introduisant la sensibilité et les comportements des jeunes d'aujourd'hui : c'était obligatoire puisque le film s'attache à décrire sa génération et non la mienne. Mais le premier collaborateur de création du metteur en scène est toujours en Pologne l'opérateur.
C'est le seul avec lequel je puisse partager mes interrogations, d'autant plus que j'avais déjà travaillé plusieurs fois avec Slawomir Idziak. II sait donc exactement quelles sont mes exigences (plans rapprochés, caméra souvent tenue à la main) et essaye de s'y conformer tout en ajoutant sa touche personnelle. Les acteurs n'interviennent qu'en seconde position : sur un tournage, ils sont trop susceptibles ; leur besoin d'être appréciés, aimés même, les rend difficiles à manipuler au niveau conceptuel.
Au début Witold semble vouloir imiter son père (fait de l'alpinisme, s'engage comme parachutiste). Quel est le sens exact de ces valeurs qu'il hérite ainsi de ses parents ?
Il adhère à certaines traditions, et je crois qu'il faut insister là-dessus car les choses ne sont pas les mêmes en Pologne et en Occident. Dès que vous pensez révolte en Occident, vous voyez cela comme une rupture alors que chez nous c'est l'inverse car l'idée même de rébellion est justement héritée : pour être fidèles à nos parents, il faut justement se rebeller. La perspective est toute différente. C'est pourquoi j'introduis les personnages du père et du grand-père : les circonstances de leurs morts amènent obligatoirement à se poser la question : « Pourquoi ? ».
Pendant la guerre, est-ce parce que le grand-père s'est trouvé du mauvais côté du trottoir ? De l'autre, il aurait été sauvé ! Et la mort de l'alpiniste : était-elle ou non justifiée ? En fait, seule, la foi peut apporter des réponses, mais ce n'est pas rationnel. Witold est donc amené à se poser des questions sur le sens de cet héritage paternel ; mais ce qui le conduit également à réfléchir, c'est l'attitude de sa mère ; pharmacienne, profession très mal payée en Pologne, elle ne prélève même pas gratuitement les vitamines dont elle a besoin comme le font presque toutes ses collègues ; elle, elle les paie, vous voyez que lorsque Witold refusera lui-même les compromissions, il ne fera que se comporter à l'exemple de sa mère.
Mais je conçois très bien qu'en France où l'on hérite rarement des attitudes de révolte, cette tradition positive d'honnêteté, de courage et de refus de l'oppression puisse paraître quelque peu exotique.
Le trouble de Witold ne vient-il pas aussi du fait que, alors que la mort de son père a été reçue abstraitement (il n'y a pas assisté), il subit physiquement l'agonie douloureuse de sa mère ?
C'est en effet un moment catalytique qui le mène à remettre en question toute sa routine de vie et donc à évoluer.
Quel est le sens de l'affiche du film ?
Ce n'est pas moi qui l'ai inventée, mais elle traduit bien l'idée du film : c'est le symbole de la lutte entre la vie et la mort : qui l'emportera ?
Propos recueillis par René Prédal pour Jeune Cinéma, novembre 1980.