Même si vous êtes cinéaste, vous travaillez également dans le monde du vin. Comment avez-vous commencé ?
Jonathan Nossiter : Le vin pour moi a toujours été lié au plaisir, à l’amitié. J'ai commencé à m'intéresser au vin dès l'âge de quinze ans lorsque j’étais serveur dans des restaurants à Paris. Plus tard, j'ai obtenu un diplôme de sommelier à New York, où j'ai élaboré un bon nombre de cartes de vins pour des restaurants. Mon père, Bernard Nossiter, était correspondant à l’étranger pour des journaux américains, et c’est pour cette raison que j’ai grandi dans plusieurs pays comme la France, l’Italie, la Grèce, l’Inde et les Etats-Unis. J’ai eu ainsi l’occasion très jeune de voir comment mon père prenait le pouls d’un pays en parlant avec tout le monde. Au cours de mes rencontres avec des vignerons du monde entier pendant ces vingt dernières années, j’ai pu constater que ce petit monde à part, pouvait aussi être en soi la représentation de “ tout le monde ”.
Il existe une raison très simple à cela, c’est que le vin, dans sa complexité infinie d’expressions, est sur la planète entière, la chose la plus à l’image de l’être humain. Il fédère les traditions judéo-chrétiennes et les traditions gréco-romaines, il les garde – ou plutôt les prolonge - vivantes, vitales et actuelles. Le vin est donc un dépositaire unique de la civilisation occidentale. Essayer de saisir l’état du monde du vin, c’est forcément une quête sur notre relation à la vie et à la mort, mais aussi une quête sur la transmission d’un passé, orienté vers l’avenir.
La qualité humaine, culturelle, est-elle cruciale chez les vignerons ?
Un vigneron est à la fois un agriculteur, un commerçant et un artiste. Son attachement à la terre est d'une grande humilité (étant soumis aux caprices de la nature) et parallèlement le vin qu’il crée par son travail sur cette même terre, est directement lié aux plus grandes ambitions de la culture dans laquelle il vit. Et comme les artistes, il essaie de faire rêver, d’apporter des plaisirs, et de provoquer les échanges entre les gens. L’oeuvre pour laquelle le vigneron donne son âme est - contrairement aux oeuvres d’art - intrinsèquement éphémère, et produit d’immédiateté. Il évite donc nécessairement le piège signalé par Orson Welles, “la seule chose plus vulgaire que de travailler pour l’argent, c’est de travailler pour la postérité.” Un vigneron est par conséquent une des personnes les mieux placées pour révéler les tendances et les forces sous-jacentes d’une culture à un moment donné.
C’est donc par le biais du vin, que vous observez l’évolution de ces différentes cultures ?
Par exemple, ce n’est pas un hasard si le vin a connu un essor prodigieux dans les années 70, aux Etats-Unis. On découvrait un vin californien parfois un peu rêche, un peu difficile à avaler, mais toujours provocant, radical et plein d’énergie. Il existait chez ces vignerons ce même élan de découverte, ce même désir d'expérimentation que l'on trouvait dans les films de Cassavetes, de Scorsese ou de Coppola de cette époque. Avec les années 80 et l’arrivée d’une culture reagannienne, le vin de Californie a commencé à changer. On a vu apparaître des vins plus policés, plus médiatisés, élaborés grâce à l’argent, mais sans âme. Le vin devenait un "big business". Et au même moment, à Hollywood, on commençait à voir des films plus complaisants, plus commerciaux. Les petits vignerons californiens des années 70 qui ressemblaient aux Bourguignons ont alors été rachetés par de grandes sociétés. Coca-Cola a acquis Sterling Vineyards dans les années 80. Puis dans les années 90 Coca a revendu la “winery” à Diageo, une compagnie encore plus internationale, exactement au moment où l’idée du pays d’origine d’une grosse société devenait absurde. On peut donc observer, à travers le vin, les mutations de la culture américaine, et l’évolution de sa position dans le monde.
C'est aussi ce que reflète plus largement Mondovino. Une sorte d'état des lieux dans différents pays
Au départ, j’avais une toute autre idée en tête. Les origines et le coeur du film sont beaucoup plus personnels. J’ai commencé avec un bon ami, le cinéaste urugayen Juan Pittaluga, pour faire une sorte de casting de vignerons de différentes régions. Lorsque Juan et moi avons commencé à parler aux vignerons bourguignons, nous avons tous les deux été frappés par l’intensité des relations père-fils et par l’expression de cette intensité dans l’amour et le conflit qui amenait à la production de quelque chose de tangible. Cela nous a naturellement fait penser à nos propres pères, tous deux morts jeunes tout en laissant derrière eux de fortes expressions de leur amour et de leur engagement avec le monde. Cette notion de transmission de génération en génération, de ce qu’on fait passer et de ce qui ne survit pas... de ce qui est perdu... ou de ce qu’on rejette consciemment, est devenu pour moi le Graal de cette aventure sur trois continents. Nous avons eu l’occasion d’approcher des gens qui se disent conservateurs, et qui finalement se révèlent être extrêmement radicaux dans leur façon de résister à des tendances, ou à une "pensée unique", comme dit Hubert de Montille, viticulteur brillant à Volnay. La plupart de ces rencontres remettaient directement en cause nos propres a priori. C’était jubilatoire de se sentir “mis en danger par rapport à des certitudes” dans un monde néanmoins voué au plaisir.
Pourquoi aviez-vous choisi la Bourgogne comme point de départ ?J’ai cité plus haut les Etats-Unis, mais ce qui se passait en Bourgogne dans les années 70 était tout aussi intéressant au regard de la politique et de l’économie d'un pays. Les vignerons bourguignons voulaient s’industrialiser et faire partie du monde moderne, et ils se sont retrouvés sous la pression d’un engouement pour les engrais chimiques. Ces gens sortis tout droit du village d’Astérix se sont vus confrontés aux pires pièges du monde moderne, mais leur attachement à leur terre, à leur culture, était si fort, qu’ils ont dû dans un premier temps céder à ces pièges pour ensuite revenir à une résistance active, acharnée. J’insiste sur cette idée, parce qu’il ne s’agit pas ici d’une position réactionnaire. On trouve en Bourgogne la plus grande complexité en matière de goût pour le vin et bizarrement aussi, la plus grande radicalité face aux pièges du monde actuel. Ces gens se battent pour protéger une idée simple, exprimée avec tout autant de force par un vigneron sarde qui les rejoint, Battista Colombu, “ défendre la dignité et la beauté de l’individu est peut-être la chose la plus importante à faire dans un monde qui sournoisement cherche à nous nuire à chaque instant dans notre individualité".
Votre démarche était davantage celle d'un amateur que d'un enquêteur ?
Je dirais plutôt que c’est celle d'un " découvreur ". Je me suis lancé dans ce projet avec l’envie de faire partager le plaisir de mes découvertes. Je me suis toujours tenu à distance du snobisme des initiés qui consiste à utiliser un jargon ampoulé et absurde pour parler du vin. Chaque fois que je construisais une carte de vins et que je formais une équipe de salle dans un restaurant, j’insistais pour que chacun des serveurs ne parle du vin qu’en utilisant ses propres termes, avec sincérité. On ne doit pas plus tricher avec une bouteille, qu’un comédien avec ses sentiments. Une démarche factice sera immédiatement perçue comme telle par les buveurs - ou les spectateurs – même pour les moins expérimentés. Pour le film, je tenais à me rapprocher au plus près du point de vue d'un spectateur qui, si tant est qu’il ne s’intéresse pas du tout au vin, se sent toutefois sensible à toute chose qui peut enrichir notre quotidien... et qui s’inquiète pour l’avenir de ces petits plaisirs finalement si essentiels à notre survie.
Vous avez poussé les portes d'un club très fermé. Comment avez-vous été accueilli dans ce monde du vin?
Jonathan Nossiter : Extrêmement bien, même par ceux qui ne partagent pas mes idées ! Dans le milieu du vin, les gens ont un instinct grégaire, un esprit très convivial. Mêmes ceux qui produisent du vin pour les raisons les moins idéalistes, ont du mal à résister à cette espèce de séduction naturelle qui sort de la bouteille, à cette magie qui s'opère par la transformation du jus de raisin en une potion de bonheur ! Et même si c’est vrai qu’une sorte d’omerta pèse sur certains abus, le monde du vin reste assez innocent en Occident.
Est-ce-qu’il y a deux mondes qui s’opposent, entre les viticulteurs qui prônent les valeurs d'une tradition, d'une culture, d'un terroir, et les tenants de la globalisation du vin qui produisent des vins apparemment sans défaut, mais qui semblent être une parfaite illustration de ce que l’on appelle le goût international ?
Non, je ne vois pas les choses comme ça. J’ai essayé d’éviter tout manichéisme, et de faire un film qui donne une vision à la fois farouchement engagée, mais aussi farouchement tolérante, positions que j’espère avoir héritées de mon père journaliste. La situation dans le vin est mille fois plus complexe qu’une simple opposition binaire. La résistance, d’une manière générale, est un acte éthique par rapport au monde, et non pas, un acte idéologique. Les résistants dans le film appartiennent à toutes les classes sociales et économiques, à toutes les idéologies. Ils exercent contre leurs adversaires une lutte acharnée, violente parfois, et en même temps, l’amour est présent dans les deux camps. Le monde évolue, et le film cherche à montrer la complexité de cette évolution. Un médecin, un fonctionnaire ou un épicier sont confrontés aux mêmes luttes quotidiennes que celles que connaît le monde du vin. Les vrais choix ne sont jamais évidents.
Vous nous faites découvrir Michel Rolland, un célèbre oenologue, consultant auprès de grands noms du vin dans douze pays. Qui est vraiment ce personnage ?
Michel Rolland serait le Spielberg du monde du vin, comme le dit d’ailleurs Jean-Luc Thunevin, collaborateur de Rolland, et vigneron côté par Parker. Car Rolland hume l’air du temps de façon instinctive, il est tellement immergé dans son époque, ça “ fait jubiler ”, comme dit son adversaire et admirateur, Aimé Guibert. Il en comprend les tendances, les aspirations, les flux et en déduit les concrétisations possibles qu’il traduit en faisant des produits qui vont au-devant des désirs des consommateurs, allant même jusqu’à les provoquer parfois. Cet homme est incontournable, sa renommée est internationale et sans égale. Lorsque je terminais le film au fin fond de l'Argentine, je pouvais m’attendre à ce que quelqu’un évoque son nom, mais je n’aurais jamais envisagé qu'on me dise, "Michel Rolland a refait le vin argentin, et grâce à lui, il ne ressemble plus à ce qu’il était". Michel Rolland est l'équivalent de ce que peut être un consultant dans le monde des affaires ou dans la vie politique, capable de dispenser des formules pour aboutir à un produit qui sera reçu favorablement dans un marché mondial où règne une grande concurrence.
Comment les vins californiens de Napa ont-ils réussi à s'implanter aussi fortement ?
Au XVe et au XVIe siècle, de grandes familles, en fait des parvenus, comme les Médicis ou les Strozzi subventionnaient des poètes et des peintres pour asseoir leur pouvoir dans la société. Aujourd’hui, l’art est délaissé au profit du vin. Il est plus prestigieux dans la société internationale d’avoir son nom sur l'étiquette d'une bouteille de vin que son portrait signé par n’importe quel peintre ou photographe... ou cinéaste. Depuis la fin des années 80, non seulement le vin californien commençait à mener le marché international en termes de chiffre d’affaires et de présence de bouteilles dans le monde, mais il jouait également un rôle prépondérant en matière de tendance. Son goût, dit “ international ”, exerce une influence sur la plupart des productions dans le monde, y compris, et cela va s’accroissant, dans des pays comme la France et l’Italie.
En Italie, des grandes familles comme les Frescobaldi et les Antinori, se confrontent. En France, la résistance chez les de Montille provoque des duels verbaux à fleurets mouchetés. N’y a-t-il pas un côté romanesque dans le film ?
Pendant le tournage, j’ai compris que j’étais à l’intérieur d’un roman de Dickens ou de Balzac. J’ai alors essayé d’adapter ma mise en scène à cet état de faits. J’avais affaire à un panel insensé d’êtres issus de toutes les cultures et niveaux sociaux, que ce soit économique ou idéologique, une espèce de baromètre vivant de toutes les degrés de la prétention – ou d’humilité - qu’offre le monde post-industriel. Je me suis alors retrouvé dans des situations où j’avais l’impression de travailler avec de grands comédiens.
Pensez-vous que ce monde que vous décrivez est spécifique au monde du vin ?
C’était un plaisir pour moi de pouvoir offrir au spectateur cette jubilation du romanesque, cette possibilité de pouvoir ressentir, vivre, arriver à croire à l’invraisemblable, à l’incroyable. Ce milieu, tellement petit, n’a évidemment pas le pouvoir de décider de question de vie ou de mort de populations. Cependant, par le biais de tous ces personnages intervenant dans ce film, il nous est donné l’occasion de comprendre précisément de façon humaine et intime, ce qu’est notamment une multinationale, les êtres qui la dirigent, son rôle, les différentes ficelles internationales, ses rapports de force, ses enjeux… Sans que j’aie à montrer des sociétés masquées ou virtuelles. J’ai pu avoir accès à ces gens au centre des pouvoirs vinicoles justement parce que c’est un monde loin du centre des vrais pouvoirs. Donc ce privilège de réalisateur, j’ai essayé de le transformer en privilège du spectateur.
On découvre dans votre film un univers fascinant et impitoyable. Un univers où tous les rêves sont permis. Les frères Mondavi se voient imposer une dynastie au milieu de laquelle, ils s’imaginent planter des vignes sur Mars !
C’est étrange. Comme dans un roman, leurs ambitions se sont retournées contre eux. Comme si le monde du vin synthétisait le Balzac des Illusions Perdues, le feuilleton Dallas et cette telenovela Mexicaine qui s’appelle Pueblo Chico, Infierno Grande (Petit Village, Grand Enfer) ! En janvier 2004, le directoire de Mondavi a exigé que Robert, Tim et Michael, le père et les deux frères Mondavi, démissionnent de leurs postes de gestionnaires. Ceci était la conséquence de leur décision de devenir une grosse société internationale, cotée en bourse, et de profiter des lois darwiniennes du marché, et c’est ainsi qu’ils ont été réduits aux rôles de simples figurants au sein de l’entreprise que le père a eu tant de peine à bâtir.
“ On fait des vins comme on est ”, dit Alix de Montille.
Tout à fait. Et je pourrais dire que ce qu’un spectateur pensera de chacun des personnages du film, sera ce qu’il pensera de son vin.
Fait-on aussi des films comme on est ?
Oui, probablement. Fatalement, on fait des films qui nous ressemblent. J'ai abordé ce sujet comme je l’ai fait pour mes précédents films, sans faire de distinction entre "fiction" et "documentaire". Dans les films de fiction que j’ai faits (Sunday, Signs and Wonders, avec Charlotte Rampling), j’ai toujours cherché à déclencher chez le comédien, pris dans son contexte (décor, etc.), une relation vitale avec la réalité qui l’entoure. Dans Mondovino, à l’inverse, mais dans le même état d’esprit, j’ai cherché à déclencher la possibilité dans la mise en scène de personnages réels, de les amener à être eux-mêmes avec autant d’intensité que possible. Finalement, ça rejoint parfaitement le travail avec un comédien. J’ai tourné ce film pendant un an et demi dans un état de bonheur total. Grâce à mon expérience passée de tournage en pellicule, je pense avoir pu préserver un certain respect du métier, tout en me laissant aller à la délicieuse spontanéité que cette nouvelle technologie du numérique, légère mais pointue, me permettait.
Grâce au travail innovant et brillant de Tommaso Vergallo, chez Digimage, la texture du 35 mm me rappelle les films des années 70, période en couleur que j’ai toujours préféré pour sa qualité de pellicule. Le choix que j’ai fait de tourner avec deux amis - le cinéaste uruguayen Juan Pittaluga et la photographe antillaise-brésilienne, Stéphanie Pommez, nous a également offert la possibilité sur le terrain d’installer un échange avec les intervenants du film moins codifié, moins strict, plus intime et ludique que si nous avions débarqué avec une équipe technique traditionnelle...Cette complicité et cette liberté ont crée une énergie humaine presque à l’intérieur de la caméra… appareil qui semblait souvent être un prolongement de mon corps, de mon écoute, du plaisir de mes découvertes... J’ai le plus souvent fait le cadre dans mes films, mais jamais avec autant d’intimité et de joie pure... même si parfois on a l’impression que la caméra a peut-être un peu trop bu. Gardons notre lucidité, mais vive l’enivrement !