Ni d'Eve ni d'Adam est votre premier long-métrage. Quel a été votre parcours jusque-là ?

J'ai fait une maîtrise de philosophie, avec un mémoire sur le film d'opéra. Puis j'ai passé le concours de la Femis, dans le département réalisation où j'ai pu faire 8 films courts, fictions ou documentaires, aussi bien en vidéo, en 16 qu'en 35. Philippe Martin a vu La vie selon Luc, mon film de fin d'études, et m'a tout de suite proposé de développer un projet. Et un jour, il m'a donné un article de Libération d'où est tiré le scénario de Ni d'Eve ni d'Adam.

L'histoire est donc partie d'un fait divers...

Oui. Il racontait la fugue amoureuse de deux adolescents de familles bourgeoises et parisiennes. Cela se terminait aussi mal que dans le film. Mais c'est seulement quand j'ai eu l'idée de situer cette histoire dans un milieu défavorisé, dans la banlieue de Saint-Etienne que je connais bien puisque c'est la mienne, que j'ai pu commencer à écrire le scénario.

Il y a effectivement une réflexion sociale dans le film : vous montrez les parents, l'école, la cité, la bande d'adolescents...

Je voulais montrer l'impasse d'une situation sociale. Bernanos disait : il est devenu parfaitement inutile d'opposer les dictatures aux démocraties, les démocraties étant déjà des dictatures économiques, en attendant pire. Il est certain que nos vies sont soumises à des mécanismes économiques qui nous dépassent et ne laissent rien en dehors d'eux.

Le chômage met en relief le vide de ce mode de vie : sans emploi, sans argent, il ne reste rien à quoi se raccrocher, c'est l'absence de sens, la perte de dignité. Dans ce système, tout le monde court donc après l'argent qui, au lieu d'apporter des solutions, cause des catastrophes. C'est un poison qui nous mine intérieurement, qui nous tue lentement.

C'est là l'aspect politique du film. Il est résumé dans le chant final, une lamentation de Jérémie qui pleure l'enfance massacrée : Qui donnera de l'eau à ma tête / Et une fontaine de larmes à mes yeux / Afin que je puisse pleurer jour et nuit / Les fils abattus de mon peuple ?

Cependant on a le sentiment que très vite, Gilles s'enferme dans le mal, comme s'il refusait ce qui pourrait l'aider à s'en sortir. Cela dépasse la simple dénonciation sociale.

L'objet du film n'est pas de faire un discours social et cela me paraîtrait réducteur d'expliquer le comportement des personnages par le conditionnement économique ou social. Ce conditionnement existe, il est fondamental mais n'est pas décisif. Ce qui est décisif, c'est la liberté de chacun. Dans la situation la pire, on demeure capable de se déterminer moralement.

Si le mal existe, c'est parce qu'on est libre. Gilles, même s'il n'en a pas conscience, éprouve sa liberté en faisant le mal. C'est une façon pour lui de chercher autre chose qu'une vie médiocre et aliénée. Le propos du film débouche là sur des questions plus métaphysiques, relatives à la liberté de se déterminer par rapport au monde, aux autres.

Comment avez-vous pensé à la complémentarité des deux adolescents ? Gabrielle semble avoir plus de maturité que Gilles...

Gilles est dans une espèce de fureur, Gabrielle dans une espèce de douceur. Il se comporte de façon animale avec elle, sans trop bien se rendre compte de ce qu'il fait. Vers la fin, il apercevra en lui d'autres possibilités de parler, d'approcher, de toucher l'autre... Gabrielle est plus prompte à faire confiance à Gilles, à lui pardonner, à l'attendre, à l'aimer. Elle est donc au début plus du côté de la spiritualité que de l'animalité. Elle fera le parcours inverse de Gilles, et découvrira en elle la possibilité de faire le mal, c'est à dire le vol, la violence...

Ce sont ces parcours intérieurs qui m'intéressent. On ne peut d'ailleurs pas dire ce que, à la fin du film, les personnages feront de ce qu'ils ont découvert en eux-mêmes. Gilles semble tout à fait perdu. Gabrielle se raccroche à sa croyance religieuse mais on voit que ça ne résout rien, que ça ne permet aucune rédemption. La prière qu'ils lisent, ce sont simplement des mots d'amour désespérés. Et la scène finale au bord de l'eau, un peu apaisante, est malgré tout aussi inconfortable : rien n'est résolu.

La dimension de spiritualité est soulignée très tôt par la musique...

Bien entendu, cette musique ramène, de manière un peu enfantine, presque naïve, à l'intériorité, à l'intimité des personnages. Il me paraissait indispensable de faire sentir assez vite au spectateur qu'il ne regardait pas un film simplement sociologique. D'autre part, cette musique d'orgue installe le film dans une atmosphère un peu funèbre, de deuil pour ainsi dire, qui renvoie à l'absence de futur, de sens, de repères, de famille (les parents y sont tout aussi désemparés que les enfants), d'amour, de communication, de communion, d'absolu, de Dieu - le titre même indique qu'il n'y a pas de créatures de Dieu...

Cette musique met donc en valeur le thème général du film : les personnages sont égarés dans le monde, livrés à eux-mêmes, en deuil d'un chemin perdu, en quête d'une réponse à leur mal être. Ils ont en eux un besoin d'absolu qui passe par une communion avec l'autre et qui est bien difficile à atteindre. Le film se termine tout de même par un enlacement. Mais il n'est pas heureux...

Pouvez-vous nous parler de vos influences cinématographiques ?

Quand on demandait à Jean Renoir s'il était influencé par la peinture de son père, il répondait j'essaie d'être influencé. J'ai envie de dire la même chose. Pour ce film, je pensais beaucoup à deux cinéastes : Bresson, pour l'engrenage du mal dans L'argent, et Pasolini, pour l'amour sacré qu'il porte à ses personnages et sa façon de décrire les milieux populaires dans Accatone ou Mamma Roma.

Ceci montre que je ne voulais pas faire un film naturaliste, reposant sur la simple imitation de la vie, mais un film réaliste, c'est à dire quelque chose de plus théâtral et finalement de plus abstrait. J'avais envie de mélanger un aspect concret, objectif quasi documentaire et un aspect plus métaphysique, tourné vers l'intérieur, et de voir s'il en sortait quelque chose. C'est un peu cela l'expérience de Ni d'Eve ni d'Adam.

 

Entretien réalisé aux Films du Losange, novembre 1996