"Nuit et brouillard est non seulement un film de réminiscences, mais aussi un film de grande inquiétude.

Nous avons d'abord voulu, aux yeux de tous, faire connaître ou plutôt « porter à la connaissance du public » la vérité sur les camps de concentration nazis, qui furent une des images du délire raciste plus vivace que jamais à notre époque. D'une expérience insaisissable, intransmissible, déraisonna­ble, nous avons choisi les images majeures qui permettaient, dans la mesure des moyens d'un court métrage, de faire participer à cette énorme tuerie, les vivants d'aujourd'hui, ceux aussi qui n'ont jamais essayé (ou n'ont pas eu l'âge) de comprendre jusqu'où pouvaient aller certains hommes qui ont la haine de la liberté et le mépris d'autrui.

Ce film n'est pas un reliquaire refroidi, « une aventure soudainement figée », comme l'écrivait mon frère Pierre, au moment de sa mort au camp d'Oranienburg, un monument élevé à la mémoire discrète de nos morts. Il est surtout le témoignage vivant, incroyable des manifestations extrémistes de l'oppression et de la force mises au service d'un système qui n'eut pas le respect des droits élémentaires de chacun dans son originalité et dans ses particularités.

Nous avons porté au grand jour ce qui n'était plus que dans les archives ou dans le cœur de survivants inguérissables, un lot d'images qui se dédoublent, se multiplient à l'infini dans le sang, dans les cris, dans le pus. Nous savions fort bien que nous pouvions seulement approcher de la réalité concentra­tionnaire : un film de plusieurs heures n'aurait pas suffi pour tout dire. Comment décrire ces « principautés du meurtre », dans lesquelles la seule rébellion qui pouvait naître était celle de la mort ?

Dans le ciel indifférent de ces sèches images, il y a, mena­çantes, les nuées toujours en mouvement du racisme éternel. Elles rôdent pour éclater à certains endroits et abattre ceux qui restent debout.

Le souvenir ne demeure que lorsque le présent l'éclairé. Si les crématoires ne sont plus que des squelettes dérisoires, si le silence tombe comme un suaire sur les terrains mangés d'herbe des anciens camps, n'oublions pas que notre propre pays n'est pas exempt du scandale raciste.

Et c'est alors que Nuit et brouillard devient non seulement un exemple sur lequel méditer, mais un appel, un « dispositif d'alerte» contre toutes les nuits et tous les brouillards qui tombent sur une terre qui naquit pourtant dans le soleil, et pour la paix."

Jean Cayrol, Les Lettres françaises, 15 février 1956