" Pour nombre de spectateurs de l'époque, et même plus tardifs, le film représenta un moment ineffaçable. La succession de documents insoutenables, les lents travellings paisibles dans des camps désormais envahis d'herbe, le commentaire sans pathos débité par une voix blanche (et anonyme, Michel Bouquet ayant tenu à ne pas apparaître au générique), la musique glaçante d'Hanns Eisler : rien de semblable n'avait été montré jusqu'alors, rien d'autre ne le sera avant plusieurs années.

Dans un temps où les images étaient insoupçonnables, où leur puissance n'avait pas encore été galvaudée par la répétitivité et l'éventualité de leur manipulation, Nuit et Brouillard claqua comme un tonnerre. Dix ans à peine après la fin de la guerre : on peut penser que les événements n'étaient pas si lointains qu'ils aient eu besoin de cette remise à la lumière. Et pourtant… La réconciliation et la reconstruction, toutes deux nationales, avaient joué leur rôle d'éteignoir et le voile du silence recouvert le passé aussi rapidement que les arbres avaient repoussé dans les ruines de Birkenau.

Certes, le Comité d'Histoire de la Deuxième Guerre mondiale existait, ainsi que le Réseau du souvenir - l'un et l'autre, via Henri Michel et Olga Wormser, furent à l'initiative de Nuit et Brouillard. Mais ce n'était là qu'activités qui ne débordaient pas de la sphère des spécialistes ; d'autres guerres, chaudes et froide, occupaient les esprits au quotidien.

La commémoration n'était pas encore une marchandise et il fallut attendre 1954 pour que soit créée la Journée nationale du souvenir de la déportation. L'horizon d'attente du film n'était donc pas très dégagé.

Sylvie Lindeperg décrit dans le détail sa genèse, la commande à la société Argos Films d'Anatole Dauman, qui choisit Resnais pour le réaliser, l'acrobatique montage financier entre institutions officielles françaises et polonaises (les coproductions avec le bloc de l'Est n'étaient pas alors choses courantes), la délicate recherche d'archives encore sous le boisseau. Resnais évoqua plus tard "la solidarité très forte et très étouffante des autorités militaires en Europe pour étouffer ces images" – ni l'Imperial War Museum anglais ni notre Service cinématographique des armées ne lui permirent d'utiliser leurs fonds.

On imagine mal que Nuit et Brouillard ait eu à subir tant d'avanies, de l'épisode ébouriffant de la photo du gendarme surveillant les internés du camp de Pithiviers, qui valut au film d'être interdit (un fonctionnaire français au service des occupants, impossible !), puis censuré d'un coup de gouache pudique, aux menaces allemandes de rétorsion commerciale à l'annonce de sa sélection au Festival de Cannes 1956, et au clash diplomatique lors de sa projection hors compétition.

Le "devoir de mémoire" n'était pas encore une banalité de base, et la bien-pensance binationale exigeait que les braises ne soient pas attisées. Resnais y était habitué – son précédent Les statues meurent aussi, cosigné avec Chris Marker, était bloqué depuis 1953 et le demeurera jusqu'en 1965… Ce qui n'empêcha pas le film, unanimement soutenu – Lindeperg souligne avec raison que "le respect sacré du sujet et des images avait suspendu l'activité critique" -, de trouver son public, grâce aux réseaux associatifs et à l'Éducation nationale qui fit circuler des copies.

On connaissait tout cela, dans les très grandes lignes, surtout à travers quelques déclarations de Resnais (Anatole Dauman n'y consacre qu'une demi-page dans son Souvenir-écran).

L'ouvrage creuse considérablement plus profond. L'auteur a été fouiller dans des fonds d'archives encore peu exploités, et apporte nombre de renseignements inédits. La mise en regard, par exemple, des différentes versions internationales du commentaire est très éclairante quant au climat mental qui régnait alors.

Jean Cayrol, ancien déporté lui-même, avait écrit un admirable texte, dont l'épilogue ("…nous qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin") renvoyait, sans les nommer, à des combats plus contemporains. Ce qu'on peut juger de la traduction qu'en fit Paul Celan pour la version ouest-allemande ne perdait ni en souffle ni en exactitude. Mais les trois versions successives est-allemandes et la version polonaise s'adaptèrent aux besoins, les unes remplaçant le nazisme par le fascisme, l'autre supprimant toute référence aux morts juifs – quant à la version américaine plus tardive (1960), elle établit l'équivalence Hitler=Lénine. Nuit et Brouillard ou l'auberge espagnole…

Resnais avait utilisé, avec regret ("j'avais (le) terrible sentiment (…) qu'il y avait d'autres documents qui existaient"), les seuls éléments dont il disposait, photos et films de provenances diverses, allemande ou alliée.

La réanimation des mémoires était l'objectif immédiat – et atteint, comme on a largement pu s'en rendre compte à l'époque. Du coup, on a un peu de mal à suivre Sylvie Lindeperg lorsqu'elle déclare incidemment qu'associer "le point de vue des bourreaux et celui des témoins arrivés après-coup sur les lieux (est) inconciliable en une même instance du visible".

Qu'est-ce à dire ? Que "la frontière étanche entre les documents de la période nazie et ceux de la libération des camps" interdit leur utilisation, en connaissance de cause, dans une même œuvre ? N'étant pas historien, nous ne sommes pas très au fait des derniers développements des théoriciens de la recherche. En tout cas, c'est là un souci de pureté louable, mais dont on aimerait connaître les implications pratiques. Toutes les relectures sont possibles, à condition d'en avoir le mode d'emploi.

Ces quelques froncements exceptés, l'ouvrage est indispensable à tous ceux pour qui Nuit et Brouillard a représenté un premier moment dans la prise de conscience de l'ignominie fondamentale du monde. On en a connu d'autres depuis, mais celui-ci demeure inoubliable.

Lucien Logette

PS. On peut s'étonner que dans la longue liste des témoins interrogés et remerciés en fin d'ouvrage manquent les noms de deux des trois derniers participants (avec André Heinrich) de l'aventure Nuit et Brouillard : Alain Resnais lui-même et Anne Sarraute. N'auraient-ils pas été sollicités ? Il nous semble que leur point de vue aurait été aussi productif que celui de Jean-Michel Frodon. On souhaiterait en savoir plus.

PS. 2 Une précision de non-historien : si Olga Wormser-Migot n'a pas pu soutenir sa thèse le 11 mai 1968, ce n'est pas parce que la Sorbonne était occupée par les étudiants (p. 250), mais par la police (jusqu'au 13 mai au soir).