Quelques heures à peine après leur atterrissage, les voilà encerclés par des insurgés. Le combat est resté célèbre sous le nom de Machine Gun Hill. Ce jour-là, en dépit de l'intensité des accrochages et de la chaleur écrasante, un Marine a tendu à Danfung sa dernière bouteille d'eau. C'est comme cela qu'il a fait la rencontre de Nathan. A la fin de ce premier jour, l'un des leurs était mort.

Les jours et les semaines suivants, le journaliste a suivi Nathan qui devait emmener le second bataillon plus loin encore en territoire ennemi. Leur confiance l'un dans l'autre s'est forgée à force de partager leurs repas, de dormir dans la poussière et d'endurer les mêmes expériences fortes. Danfung a vu la frustration de Nathan se transformer en désespoir lorsque celui-ci a perdu des camarades au cours d'un violent et interminable combat avec un ennemi fantômatique. Six mois plus tard, et quelques jours avant le retour au pays, Nathan était blessé lors d'une ambuscade.

Il s'était déjà presque vidé de son sang lorsqu'il a pu être transféré et recevoir des transfusions de sang avant de subir de nombreuses opérations. Danfung l'a alors suivi lorsqu'il est rentré dans sa ville natale de Yadkinville, en Caroline du Nord. Il se souvient de l'incroyable état de douleur et de détresse dans lequel il était du fait d'avoir laissé ses hommes derrière lui. Nathan a présenté le journaliste à ses amis et à sa famille en disant simplement: « Ce type était avec moi là-bas ». C'est sur ces paroles que le réalisateur a été accueilli dans cette petite communauté baptiste conservatrice et rurale de l'Amérique et qu'il a vécu avec Nathan et sa femme Ashley.

L'histoire a alors pris un autre tour, quittant les rives de l'insurrection afghane pour aller vers la mission la plus difficile de Nathan: revenir vers une communauté dont son expérience de soldat l'avait totalement déconnecté, quitter son état de guerrier et de leader pour celui d'un homme qui a besoin d'aide dans les moindres tâches de la vie quotidienne et qui se cramponne au rêve de pouvoir un jour retrouver ses hommes au combat. C'est au titre de témoin de cette terrible lutte que Danfung a senti qu'il se devait de relayer son histoire. Avec, comme il l'écrivait en 2010 dans ce texte, l'espoir d'aider à ranger la guerre aux oubliettes de l'Histoire.

"Ce matin j'ai appris qu'un ami photographe avait été sévèrement blessé après avoir marché sur une mine au sud de l'Afghanistan. Il a perdu ses deux jambes et se trouve dans un état critique. Je suis envahi de sentiments de rage, de tristesse, d'impuissance et d'isolement. Je pense à mes amis et à mes camarades qui ont perdu leur vie alors qu'ils faisaient leur job.

Tout cela semble totalement dénué de sens. A moins d'avoir un lien personnel avec elle, la guerre en Afghanistan est une abstraction. Dix ans après la première invasion du pays, les bombardements quotidiens et la violence permanente sont considérés comme des banalités presque ordinaires. Il est toujours tentant de devenir indifférent à l'horreur et à la douleur. Il est plus facile de se détourner des victimes. Plus facile aussi de mener une vie à l'abri des crises brutales nées des crises complexes qui agitent des pays lointains. Mais c'est lorsqu'on emprunte le chemin le plus facile que la souffrance devient sans conséquence et du même coup sans signification. L'angoisse devient invisible, une abstraction. C'est lorsque la société devient insensible à l'inhumanité que l'horreur peut grandir dans l'obscurité.

L'image peut être un puissant canal pour transmettre la vérité. Les images de petites filles brûlées au Napalm de Nick Ut, l'exécution dans la rue d'un prisonnier Vietcong photographiée par Eddie Adams, le soldat en état de choc de Don Mc Cullin, ces images devenues des icônes ont brûlé dans notre conscience collective comme autant de rappels des conséquences de la guerre. Mais ce langage visuel est en train de mourir. Ses débouchés classiques disparaissent peu à peu. Au milieu de ce bouleversement, nous devons donc inventer un nouveau langage.

J'essaye de mon côté de combiner le pouvoir de l'image avec la technologie avancée afin de changer le langage du photojournalisme et de la réalisation de films. Au lieu d'ouvrir une fenêtre pour entrevoir un autre monde, je tente d'emmener le spectateur à l'intérieur de ce monde. Car je crois que ce sont les expériences partagées qui pourront in fine faire émerger une humanité commune.

J'espère à travers mon travail secouer l'indifférence des gens à l'égard de la guerre et construire des ponts entre les éléments déconnectés que sont la réalité du terrain et la conscience du public. En me faisant témoin et en mettant de la lumière sur la douleur et le désespoir de l'autre, j'essaye de faire appel à notre humanité et de déclencher une forme d'action.

Est-il possible que la guerre soit un jour considérée comme un comportement humain primitif et archaïque rangé par la société dans les oubliettes du passé?

Est-il possible que la combinaison du photojournalisme, de la réalisation de films et de la technologie puisse plaider pour la paix et contribuer à ce futur?

Ce sont ces deux « possibles » qui nous poussent à risquer notre vie et notre peau."

Danfung Dennis