" Est-ce que l’on peut utiliser des mots pour parler de quelqu’un dont le plus grand plaisir était, avant tout, de jouer avec les mots, comme avec les images, comme avec les idées ? Est-ce que l’on peut être à la hauteur de Raoul Ruiz, dans un texte, alors qu’il était sans aucun doute le plus génial de ses propres analystes ? Son goût du paradoxe était sans limites. Son sens de la formule, inouï. Un sens de la formule plein d’intelligence et d’humour puisque, chez lui, ces deux qualités n’en faisaient qu’une.

Que de fois j’ai eu l’occasion de l’accompagner dans des conférences de presse et de voir une salle pleine de journalistes, pliés en deux de rire lorsqu’il parlait lui-même de ses propres films, des films que ces mêmes journalistes n’avaient pas forcément aimés.

Que de fois, je me suis, moi aussi, senti tout petit en lisant des interviews qu’il avait données et dans lesquelles il enchaînait des évidences, définitives et paradoxales, avec un brio et une drôlerie insensés. - Raoul Ruiz était un homme d’une autre époque, au sens le plus digne du terme. Il parlait de multiples langues, y compris celles qu’il inventait, comme une prétendue langue indienne – du Chili, bien sûr – qu’il avait utilisée dans un film que j’avais produit et qu’il avait fallu traduire. Ce fut bien évidemment lui le traducteur ! Il savait tout sur tout. Son savoir était énorme, encyclopédique, à la manière d’un Pic de la Mirandole. Il connaissait aussi bien des recettes de cuisine extrêmement compliquées que les ouvrages de jésuites portugais du 17ème siècle.

Il savait tout sur le cinéma de série Z – Jacques Tourneur était son idole – ou sur la musique de variété mexicaine – le style « ranchero » avait ses faveurs, mais aussi, bien sûr, sur les micsmacs de la politique, qu’elle fût française ou chilienne. Dans une de nos dernières conversations, qui portait sur l’ « Affaire DSK », il m’expliquait que le piège qui s’était refermé sur l’ex-directeur du FMI dans cet hôtel de Manhattan ressemblait furieusement à une scène de Casino Royale de John Huston.

C’était un éternel enfant. Un enfant de 70 ans, pour qui le cinéma était un jeu, et qui ne réussit pas à survivre à sa mère, Olga, morte à plus de 90 ans, il y a deux ans à peine. Sa disparition déclencha chez lui, presqu’immédiatement, un cancer du foie. Il s’en remit par miracle, au prix d’une greffe à laquelle peu de gens survivent, pour très vite voir réapparaitre un autre cancer qu’il n’eut même pas le temps de soigner, puisqu’un virus se chargea d’infecter les poumons de son corps affaibli, et l’emporta en quelques jours, sans que lui-même ait eu le temps de penser qu’il s’agissait de la fin. Comme s’il ne pouvait être qu’un enfant. A tout jamais. Peut-être est-ce pour cela qu’il n’en eut pas ?

Il aurait pourtant été une sorte de père idéal, absolu, qui joue avec les mots, qui fait des blagues, et qui transmet : son savoir, ainsi qu’une façon, distante et élégante, de se comporter avec ce savoir. Il a été, d’ailleurs, une sorte de père de substitution pour quelques-uns – dont j’ai la chance de faire partie –, je pense en particulier à Melvil Poupaud, son héros de La Ville des Pirates, dont il lança la carrière à l’âge de neuf ans. - Il a eu Trois Vies et une seule Mort, pour reprendre le titre d’un de ses meilleurs films, avec Marcello Mastroianni. Une vie au Chili, dont il dut s’exiler en 1973 après le coup d’Etat d’Augusto Pinochet, une vie en France, pendant près de 36 ans, et une troisième vie après avoir réssuscité de cette greffe du foie miraculeuse qui aurait dû l’abattre.

Raoul Ruiz ne croyait pas à la mort. Pas plus qu’au sommeil. Il m’expliqua un jour qu’on appréciait plus un film en dormant et qu’il n’était pas contre le fait que les spectateurs s’endorment devant ses films. Un de ceux-ci ne s’appelait-il pas, d’ailleurs L’Eveillé du Pont de l’Alma ? Il racontait l’histoire de deux personnages, insomniaques, qui manipulaient les gens qui s’endormaient. Une métaphore de son rôle de cinéaste ? - Son œuvre était le Chili. Un bric à brac de pays, perdu au bout du monde, de l’autre côté d’une Cordillière des Andes après laquelle il n’y a rien. Si ce n’est l’immensité vide de l’Océan Pacifique.

(...) Toute cette œuvre venait de sa chambre d’enfant. De l’appartement familial de Providencia, un quartier du centre de Santiago, où survivait encore, à son grand âge et malgré les longues années d’exil, sa chambre, en l’état. Avec ses tableaux représentants des bateaux affrontants la tempête, pour la plupart des trois-mâts d’où allaient sortir des pirates. Avec aussi le portrait, photographique, de son père, commandant de bord de la marine marchande. Un père adulé, admiré, et que l’on imagine lui racontant des histoires exaltantes lors de ses retours de mission. Une chambre où le petit Raul devait, lui-aussi, s’inventer, dès le départ du père, toutes sortes d’histoires, encore plus aventureuses, encore plus picaresques. Ses héros furent souvent des enfants : de La Ville des Pirates à Généalogie d’un Crime, des Mystères de Lisbonne à La Noche de Enfrente, ses deux derniers films. Des enfants très particuliers, aux connaissances extraordinaires et à l’esprit adulte. Un peu comme lui, ou plutôt son contraire, puisqu’il restait éternellement enfantin.

Dans son dernier film, La Noche de Enfrente, tourné en avril 2011 au Chili, et que j’ai coproduit, un policier, amateur de mots croisés, demande ainsi à la cantonade : « Qui a écrit la Critique de la Raison Pure ? ». L‘enfant, une sorte de Raoul Ruiz de 12 ans, répond du tac au tac : « Kant » Le policier, heureux, de répondre : « Quatre lettres, c’est bon ! ».

(...) Il suscitait une véritable fascination chez les comédiens, qui se battaient, de John Malkovitch à Sharon Stone – qu’il avait rencontrée au jury du Festival de Cannes –, de Catherine Deneuve à Isabelle Huppert ou Léa Seydoux, pour tourner avec lui. Non qu’il les aimât particulièrement mais parce qu’ils les laissaient libres, libres d’apporter ce qu’ils voulaient à leur rôle. Libres d’être ce qu’ils sont.

Car Raoul était un incroyable observateur. Il faisait le tour de quelqu’un en un regard, et avait d’extraordinaires intuitions. Un seul mot déplacé d’un producteur le faisait fuir pour toujours, un rendez-vous raté par un acteur le convainquait qu’il ne tournerait jamais avec lui. Mais il voyait aussi en un éclair de seconde qui allait être son ami ou son allié pour la vie. Et sa bienveillance, alors, était immense.

Il adorait tourner. C’était son métier et, comme un boulanger fait son pain tous les jours, il considérait que faire un film (ou l’inventer, ou l’écrire, ou le préparer) était un travail quotidien. Qu’il faut pratiquer tous les jours, sans jamais s’arrêter. Que ce soit sur pellicule, en vidéo, au théâtre même, pourquoi pas, ou en écrivant des livres.

Un jour, il m’expliqua, au cours d’un déjeuner, qu’il avait décidé de prendre sa retraite. Il venait en effet d’avoir 65 ans ! Et, en même temps, il me parla de deux nouveaux projets, qu’il voulait tourner au plus vite. Comme je m’étonnais de la contradiction de ses propos, il me dit : « Prendre ma retraite, cela veut dire ne plus faire que trois ou quatre films par an ! » (...)

Raoul Ruiz m’avait toujours affirmé qu’il menait un combat. Trop en avance ou désespéré ? Un combat qui remplaçait, en tout cas, tous les combats politiques qu’il avait menés par le passé et dont il était un peu las : la lutte contre les « trois actes ». Ces « trois actes » qui sont la norme de la narration cinématographique classique, celle héritée de Feydeau et de Labiche et théorisée par le cinéma hollywoodien –des blockbusters aux manuels pour apprentis scénaristes- mais aussi par cette tendance du cinéma français qui voue un véritable culte au scénario.

S’agissait-il pour Raoul d’une tradition politique sud-américaine, celle qui consiste à lutter contre l’impérialisme américain, l’impérialisme « gringo », mais d’une manière astucieuse, artistique ? Peut-être. Mais, plus profondément, il s’agissait de construire une nouvelle forme de narration qui ne prenne pas le spectateur pour un objet mais pour un sujet. Un sujet capable de réfléchir par lui-même sans être manipulé et mené comme un petit chien durant deux heures de projection. Un projet partagé par d’autres grands cinéastes: de Godard à Iosseliani ou David Lynch, et hérité des grands maîtres que sont Georges Méliès ou Jean Vigo. Un projet qui consistait à faire du cinéma un art majeur, égal –au moins- à la littérature, celle des Proust et autres Borgès.

(...) S’affranchir de ces « trois actes », c’était, pour Raoul, revendiquer la liberté, sa propre liberté, celle de faire des films pour y inventer des plans, nouveaux, différents, en mélangeant les temps, en organisant la collision des époques et des styles. Ce que ses exégètes décrivent avec les adjectifs galvaudés de « baroque » ou de « surréaliste ». (...) C’était aussi - et cela encore était très malin- une façon de s’affranchir du jugement des commissions, ces commissions qui hantent (et tuent) le cinéma français et dans lesquels des lecteurs –bien souvent incompétents ou « influencés »- ont droit de vie ou de mort sur les films, et sur les cinéastes.

(...)

Raoul Ruiz voulait encore faire plusieurs films. Son imagination n’était pas tarie. Au contraire. Sa maladie le poussait à aller désormais à l’essentiel. Il voulait, en particulier, encore, raconter une histoire de pirates. Nous en avions parlé, je lui avais rapporté un livre d’un voyage à Carthagène, en Colombie. Mais il voulait que ces pirates soient juifs.

Pourquoi ? Je pensais d’abord que c’était en hommage au cinéma qui avait été « inventé » par les Juifs, d’Europe Centrale puis de Hollywood. « Pas du tout » m’expliqua-t-il « Sir Francis Drake –dont il prononçait le nom avec un inimitable accent chilien- était à moitié juif et son fils totalement. Or, le fils du célèbre pirate de l’Ile de la Tortue avait créé une « ville des pirates » au Nord du Chili, près d’Antofagasta. Une base arrière où il allait se réfugier quand les affaires tournaient mal. » Raoul voulait raconter cette histoire parce qu’elle le fascinait depuis l’enfance. Comme le fascinaient sans doute les Juifs.

Lors d’un de nos derniers déjeuners, je lui expliquai qu’un de mes amis, polonais, qui faisait profession de trafiquer le caviar de Russie en France – et en vendait régulièrement à Raoul – venait de mourir d’un cancer. Je lui racontai aussi qu’il avait décidé de se faire incinérer et qu’il avait demandé à sa femme de mettre ses cendres dans une boîte de caviar et d’aller les disperser en Mer Baltique. Raoul me dit alors : « Les Juifs ont le sens de l’humour jusqu’au bout ! » ..."

François Margolin