Point de départ
J'ai longtemps tourné autour de l'idée d'un film se déroulant sous l'Occupation dans le milieu du cinéma. Jean Aurenche m'avait raconté des tas d'histoires qui formaient une série d'épisodes à la fois savoureux, touchants, passionnants et dramatiques. Mais il me manquait un angle, un vrai point de vue. Je n'ai pensé à faire d'Aurenche un personnage du scénario qu'après sa mort. Et puis, j'ai rencontré Jean-Devaivre dont les deux premiers films, La Ferme des sept péchés et La Dame d'onze heures, m'avaient frappés lorsque je les avais vus à 18 ans : j'ai eu envie de revoir ces films, de les faire ressortir aussi et d'entrer en contact avec leur "auteur". C'est ainsi que Thierry Frémaux et moi-même avons convié Jean-Devaivre à L'Institut Lumière à Lyon en 1993. J'ai découvert un homme qui avait vécu des moments extraordinaires et me suis dit que l'on pouvait mélanger les deux destins, les deux trajectoires.
Rejets
Un film peut déjà se définir par tout ce que l'on rejette d'emblée. Je ne voulais pas parler du voyage à Berlin des acteurs et actrices, ni pointer du doigt l'attitude de certaines vedettes : je ne voulais surtout pas distribuer des bons ou des mauvais points. J'avais plutôt envie de comprendre, de découvrir quels étaient les choix auxquels des gens moins connus - même si certains étaient très respectés à l'intérieur de leur profession -, réalisateurs, scénaristes, techniciens, ouvriers, figurants, étaient confrontés. Quelle était la frontière entre faire son métier et se déshonorer, travailler et collaborer, survivre et se compromettre ? Ces questions, je me les posais aussi : comment me serais-je comporté dans de telles circonstances ? Michael Powell, dans son autobiographie, déclare qu'il a fait tous ses films "pour apprendre". J'ajouterais aussi "pour comprendre"... En tout cas, comme pour La Vie et rien d'autre, L.627 ou Ça commence aujourd'hui, je suis parti sans idée préconçue et j'ai commencé à explorer une période et un milieu. Ce qui compte quand on tourne un film d'époque, c'est moins d'accumuler les sources et les renseignements que de se poser les bonnes questions. Celles dont on ne connaît pas, a priori, les réponses.
Jean Cosmos
J'ai tout de suite pensé à Jean Cosmos avec qui j'avais adoré travailler sur les scénarios de La Vie et rien d'autre et Capitaine Conan. Il connaissait la période, il l'avait vécue - il avait 19 ans en 1942 - et ses souvenirs étaient aussi riches, aussi excitants, aussi stimulants que ceux d'Aurenche et de Devaivre. Il était à Boulogne durant le bombardement, à quelques centaines de mètres de la pouponnière où se trouvait Devaivre. Et il a bien connu Paul Maillebuau, le gangster gestapiste dans la mouvance de la Carlingue, qui a empoisonné sa vie à cette époque - chaque fois qu'il le croisait, il disait à Jean : "Alors, petit con, toujours pas en Allemagne ?!". Comme dans La Vie et rien d'autre, il a admirablement su faire parler tous les personnages quel que soit leur métier. Il a un sens inné de la justesse et une grande imagination.
Les valises d'Aurenche
J'ai connu Jean Aurenche à la fin de sa vie, mais je sais qu'il n'avait pas changé depuis sa jeunesse. Il continuait à se balader avec des valises, à bouger sans cesse, à s'installer un jour chez une femme, le lendemain chez une autre. Lorsqu'on écrivait ensemble, il grappillait partout des idées, des dialogues, des notations - que ce soit dans les cafés, dans ses souvenirs, dans l'histoire de sa propre famille, ou dans de petits événements qui, tout à coup, attiraient son attention. Jean Aurenche avait une ouverture au monde extraordinaire : c'était un observateur passionné qui s'imprégnait de tout. Il savait faire parler un militaire, un prêtre, un ouvrier : il aimait bien que les dialogues soient conformes à la profession et à la classe sociale des personnages. Sa liberté de ton - nourrie par sa fréquentation assidue des surréalistes -, son refus de la théâtralité... Tout cela devait être dans le film.
L'engagement de Jean-Devaivre
J'ai rencontré Jean-Devaivre lorsque j'ai fait ressortir ses deux films que j'adore La Dame d'onze heures et La Ferme des sept péchés. Cette rencontre a été magnifique. Quand il m'a raconté comment il était entré à la Continental, j'ai su que je tenais un bon sujet de film. J'ai découvert une vie étonnante, passionnante, dont même ses proches ignoraient certains aspects. II ne leur avait jamais parlé de l'épisode anglais qu'ils ont appris en même temps que moi. Jean-Devaivre est le contraire d'Aurenche. J'ai été touché par son engagement spontané, irréfléchi, viscéral. Comme s'il n'avait pas d'autre choix. Il sent tout sans avoir l'air d'analyser. Il fallait préserver dans l'écriture cette part de silence qui a dû être la sienne, tout en gardant le mouvement interne du personnage : son incroyable capacité à agir, son absence de peur. Jean-Devaivre avance, n'arrête jamais d'avancer. C'est un aventurier.
Deux destins
La difficulté était de créer un conflit dramatique entre Aurenche et Devaivre : tout ce que l'on inventait pour lui donner de l'existence nous paraissait conventionnel et convenu. Le sujet demandait une écriture plus libre. Il fallait faire de ce problème une vertu : s'arranger pour que les deux personnages se croisent mais ne s'affrontent pas. Et faire en sorte que ce principe ouvre, dynamise le récit. Nous avons vite senti que leurs parcours respectifs se répondaient, s'opposaient, se complétaient, qu'ils s'éclairaient l'un l'autre sans qu'il soit besoin de les dramatiser artificiellement. Les hésitations d'Aurenche faisaient ressortir la détermination de Devaivre et l'inconscience de ce dernier donnait une plus grande valeur au travail intellectuel d'Aurenche.
Résistances
Au fil de l'écriture, lorsque le film a commencé à apparaître peu à peu comme une photo dans un bain de révélateur, plusieurs thèmes se sont imposés dont celui de la Résistance... ou plutôt DES résistances. Celle, instinctive, de Devaivre qui agit parce que pour lui c'est la seule solution ; celle d'Aurenche qui se manifeste dans son travail, dans le choix des mots, des idées. Celle, beaucoup plus politique de Le Chanois, celle, presque tacite, de Spaak. Et il y a tous ceux qui tentent de faire de leur métier une source de fierté alors que tout un pays a baissé les bras et que tant de gens se déshonorent : réussir un décor, une scène, un plan, un film avec des matériaux de fortune, dans des conditions éprouvantes, c'était montrer qu'on était "encore capable".
Mouvement
Je voulais décrire cette époque "de l'intérieur", comme dans L.627 ou La Vie et rien d'autre. Surtout ne pas regarder les personnages du dehors : je voulais être parmi eux comme au milieu des soldats de Capitaine Conan, des enfants ou des instituteurs de Ça commence aujourd'hui. Je voulais ressentir ce qu'ils ressentaient, avoir froid, peur, faim avec eux. Partager leurs surprises, leurs révoltes. De plus, j'avais affaire à deux personnages principaux rapides comme je les aime. Jean Aurenche, c'était du vif argent. Il vous précédait toujours. Et il était sans cesse en train de déménager, de remettre en question sa vie. Jean-Devaivre, lui, a traversé la guerre en courant, une habitude qu'il avait gardée du temps où il courait au Vel d'Hiv' ou s'entraînait à la course à pied avec Jules Ladoumègue.
Il fallait que le film respecte leur mouvement intérieur, retranscrive cette énergie : d'où ces mouvements d'appareil, que je voulais nerveux, rapides, imprévisibles, qui lient une action et une réaction ou deux actions simultanées. J'avais en Alain Choquart, le chef opérateur, un merveilleux complice qui connaît mes hantises : éviter les inserts, les plans de coupes, les cadrages explicatifs.
Libertés
Je ne voulais pas d'un film linéaire qui n'aurait eu qu'une seule couleur, une seule humeur. Si on voulait préserver la mobilité et aussi traduire le climat d'instabilité morale ou physique des personnages, dont la vie en ces temps difficiles était totalement incertaine - ils vivaient pour la plupart au jour le jour -, il fallait privilégier à l'écriture les ruptures de ton, de rythme, les cassures narratives afin d'éviter toute dramaturgie prévisible. C'était pour moi la meilleure manière de respecter les personnages. Pour retrouver l'esprit d'aventure parfois inconscient dont Devaivre m'avait parlé : il a plusieurs fois foncé sans se poser de questions, comme un héros de film d'action, quitte à se retrouver dans un engrenage infernal. Et il fallait aussi, sans altérer la violence et l'horreur, insuffler une insouciance. Je voulais retrouver la cocasserie, celle qui m'avait fait mourir de rire lorsque Aurenche m'avait raconté ce qu'il avait vécu. Nous nous sommes régalés, Jean Cosmos et moi, à écrire certaines scènes, notamment avec le personnage de Roger Richebé joué par l'excellent Olivier Gourmet.
Artistes et modèles
Nous nous sommes inspirés de souvenirs qu'il n'était surtout pas question de recopier, de décalquer... Il y a un moment où, comme le disait Manet : "Il faut renvoyer le modèle à la maison". Laisser aux acteurs la possibilité de donner une existence autonome à leur personnage. Nous avons donc pris des libertés fictionnelles tout en préservant l'essentiel. Il ne s'agissait pas pour Jacques Gamblin ou Denis Podalydès d'imiter Devaivre ou Aurenche. Je ne recherchais pas à tout prix la ressemblance physique, mais en revanche il y avait certains sentiments que je voulais absolument voir retranscrits : Jacques Gamblin a trouvé cette rapidité de décision, cette manière naturelle de foncer sans se poser de questions qui était celle de Devaivre et il a insufflé une sorte de fragilité au personnage ; Denis Podalydès a exalté ce côté tourbillon, séducteur qu'avait Aurenche et, en même temps, les doutes permanents qui l'habitaient.