" Ils n'étaient que des numéros de matricules anonymes: ZAN 3, ZAO10, ZAQ 118, etc... Des indigènes. Bref, même pas des êtres humains. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la France projetait de réquisitionner par la force 80 000 Indochinois dans ses colonies d'Extrême-Orient. Censés remplacer les ouvriers français partis au front, 20 000 indigènes étaient convoyés vers la métropole en bateau, à fond de cales, comme du bétail. La foudroyante défaite de juin 1940 stoppa net cette cargaison. Dans la débâcle, la France ne se préoccupa pas de les rapatrier.
C’était pratique, cette main-d’œuvre quasi gratuite pour la M.O.I. (Main d' Oeuvre Indigène), qui les louait comme « ONS » (Ouvrier Non Spécialisé) à des entreprises à des prix dérisoires. On louait le zèle de ces travailleurs quasi gratuits : « Si leurs gestes donnent l’impression de mollesse et de lenteur, ils ne s’arrêtent jamais pendant quatre heures d’affilée, si bien qu’au bout de la journée ils ont accompli une tâche considérable » s’esbaudissait ainsi un journaliste de l’époque. Le gouvernement de Vichy envoya donc les « Annamites » travailler dans les poudreries, patauger dans les salines de Pechiney (sans leur fournir de bottes, ça coûtait trop cher), déboiser les forêts pour construire des routes, dégorger les canaux et aussi... relancer la culture du riz en Camargue. Qui longtemps, comme la France, gomma de la mémoire collective ces hommes immigrés de force dans un pays si loin du leur. Tandis que le Vietnam, leur pays natal, les considérait comme des traîtres, des collaborateurs.
Le film de Lam Lê donne enfin la parole à ces oubliés de l’Histoire. Ces survivants que le réalisateur franco-vietnamien est allé interroger en France mais aussi au Viêt Nam, se confient pour la première fois devant une caméra, rares témoins de ce passé encore en vie. Ils ont 90 ans, des visages burinés magnifiques, une dignité sans faille. Ils n’ont jamais rien dit à leurs enfants de leur itinéraire : « A quoi ça servait de remuer le passé ? Je voulais d’abord assurer un bon avenir à Juliette, ma femme, à ma famille, dans ce pays. » dit Nguyên Van Thanh, alias ZAN 3, qui après la guerre, est resté en France.
Mais aujourd’hui, pendant qu’il en était encore temps, ils ont tout raconté. Et leurs paroles, d’un appartement de la banlieue parisienne à une maisonnette dans la campagne du Centre Viêt Nam se répondent l’un en l’autre, tissant la destinée collective de ces « indigènes » qu’il fallait mater. Relisons le code de l’indigénat : « Pour obtenir l'ordre et la discipline, il est nécessaire de se montrer ferme et énergique. Un indigène puni sévèrement mais fermement ne gardera aucune rancune à son chef ».
Avec drôlerie, ces hommes, maintenant grands-pères et arrière-grands-pères, racontent ce que cela voulait dire, d’être un indigène dans l’Empire Colonial français. Nguyên Van Thanh se rappelle sa surprise quand lui, le fils de mandarin, se fit gifler dans la rue par un petit colon. Tous racontent leur surprise à leur arrivée en France : « Les Français ne criaient pas. Ils n’insultaient pas, ne hurlaient pas . C’était incroyable, pour la première de fois de notre vie, on croisait des Français gentils ». Tous se rappellent la traversée en cargo où ils étaient entassés dans la cale, comme des bêtes. « Enfin, pire que les bêtes. Les vaches, elles étaient au-dessus de nous ». La difficulté du labeur. Le froid : « On nous avait mis des pèlerines, on ressemblait à des poules aux ailes cassées. Les souliers étaient trop grands pour nous. Quand on marchait, on était pitoyables. On aurait dit une file de pingouins ». Ils sont ballotés de camp en camp, nourris maigrement. Couper le bois. Creuser des routes. Ou planter le riz. Lê Ba Dang,, devenu peintre et sculpteur de renommée internationale, fut l’un de ces ONS envoyés en Camargue : « On n’avait pas de moustiquaire : nous qui n’avions rien à manger, en revanche, on a fourni un vrai festin aux moustiques ! Mais on a quand même planté le riz, les pieds dans l’eau. Et quand j’ai mangé un bol de ce riz, ce riz que nous avions récolté, quel bonheur : c’était le premier bol de riz « made in France » que je mangeais depuis mon arrivée sur le sol français ».
Si la mémoire algérienne suscite encore les passions, la mémoire de la guerre d’Indochine semble être tombée dans un trou noir. Quel film, quel livre racontera l’épopée de ces 50 000 Chinois et Vietnamiens, qui lors de la Première Guerre, ont eux aussi été réquisitionnés de force pour travailler dans les usines ou sur les chemins de fer ? Timidement, les travailleurs indochinois, eux, commencent enfin à sortir de l’oubli. Après la sortie en 2009 du livre Immigrés de force de Pierre Daum, un mouvement s’est enclenché pour la reconnaissance de cette mémoire. A Arles, Miramas, ou à Sorgues, des journées de commémoration ont été organisées. En Camargue, sera même érigée une statue d’un paysan vietnamien. Son auteur ? Le sculpteur Lê Ba Dang, alias ZAE 6, l’un des témoins interrogés par Lam Lê. « Moi, je n’aurais jamais pu penser qu’on puisse s’intéresser à cette histoire. Surtout en France ! Après tout, ce n’est pas très glorieux pour la République des droits de l’Homme, c’est comme se donner un coup de rotin, non ? Mais je me rends compte que c’est important de transmettre cette mémoire à nos enfants » dit Nguyên Van Thanh.
Demain, peut-être, les manuels d’histoire évoqueront le sort de ces oubliés des colonies. En attendant, le film de Lam Lê, passeur de mémoire(s), nous permet enfin de découvrir cette page méconnue de l’histoire de France.