César Paes, tu es originaire de Rio, ville de plaisir et de détente, qu’es-tu allé filmer à São Paulo, cette mégalopole de 16 millions d’habitants, dépourvue “d’image” ?

Oui, cette ville sans lignes d’horizons définies, sans limites, peut paraître effrayante. Surtout pour un Carioca ! Mais j’ai vécu la moitié de mon existence à Rio et l’autre moitié à Paris. Je me sentais donc assez proche de la réalité pour ne pas succomber aux habituels clichés sur la mégalopole et sa violence, et suffisamment distant pour oser un regard critique sur le Brésil d’aujourd’hui, pour ne pas dire celui de demain. On dit souvent que pour décrire Rio il faut laisser faire les peintres et les poètes, mais que pour São Paulo il vaut mieux faire appel aux économistes et aux statisticiens. J’ai choisi de faire appel aux bâtisseurs de la ville : les Nordestins fuyant leur nord rural et désolé, désertifié, et qui débarquent dans cette jungle de béton avec pour seul bagage leur culture ancestrale faite de littérature chantée, rimée et improvisée, les fameux repentes. Ces musiciens de rue nordestins sont les vrais précurseurs du rap, leurs joutes verbales brillantes et percutantes font toujours écho aux préoccupations quotidiennes des gens de la rue.

Pourtant, le film n’a rien d’une improvisation. Comment as-tu envisagé sa construction ?

La construction du film ressemble au parcours de ces immigrés de la modernité. Ils arrivent dans une cité immense et inconnue, se frayent un chemin, se bricolent des logements de fortune tout en construisant des gratte-ciel futuristes. Ils s’adaptent étonnamment à la cacophonie ambiante et très vite le son des guitares et des percussions et les rimes chantées répondent aux écrans géants dégorgeant jour et nuit les publicités d’une société obsédée par la modernité. L’architecture de Saudade do Futuro épouse un parcours similaire. Partant d’une vision d’ensemble, extérieure et distante d’une ville inconnue, nous nous approchons, pénétrons dans ses rues, nous posons sur ses toits, et au gré des rencontres faisons surgir l’humanité, du coeur même de ses pierres.

Au-delà de leurs histoires, les personnages évoquent toujours l’avenir. C’est cela la “Saudade du futur”?

C’est peut-être là que l’imaginaire l’emporte sur le réel. Les rêves, les espoirs et les inquiétudes des immigrés nordestins façonnent une culture urbaine bien différente de l’imagerie violente et crue qu’on nous sert à longueur de reportages. La culture ancestrale de ces gens n’est pas broyée par la modernité, bien au contraire, elle s’insère, s’adapte et leur permet de s’y retrouver dans ce statut complexe “d’indigène et d’étranger”. Si la saudade fait effectivement référence au passé, l’appétit de futur est réel. São Paulo est leur avenir, avec ce mélange de douleur et de plaisir propre à la saudade.

Ton film a été présenté partout dans le monde (Rio, São Paulo, Paris, New York, Amsterdam...), devant des publics très différents. Pourquoi ces troubadours modernes nous touchent-ils à ce point ?

Saudade do Futuro propose diverses lectures, selon le bagage de chacun, selon la connaissance ou la proximité que l’on a du sujet . Dans le film, toute parole se situe d’emblée dans la poésie; l’image tisse un réseau entre les personnages, au-delà des différences de classes sociales et d’identités, entremêlant les lieux et les destins les plus divers. La musique lie le tout avec encore plus de sensualité et de rythme. Toutes les rimes chantées en Portugais sont traduites et adaptées en vers en Français. Donnant ainsi au spectateur la possibilité d’apprécier la spontanéité des improvisations. Je crois qu’il se crée une alchimie entre ces personnages étonnants et le public. Avec leurs émotions, leur humour, ils nous entraînent dans leur ville et dans leur vie. Cette autre façon de se raconter permet à un très large public de regarder autrement, et sans doute de se regarder autrement, de s’inventer sa propre saudade du futur.

Propos recueillis par Yves Nilly