Quel a été le point de départ d’Une Seconde Mère ?

J’ai commencé à écrire le scénario il y a plus de 20 ans. Je venais d’avoir un bébé et je prenais tout juste conscience de ce que voulait dire « élever un enfant », de ce que représentait cette tâche, de sa noblesse en quelque sorte. Je réalisais alors à quel point cela était déprécié dans la culture brésilienne. Autour de moi, du moins dans le monde dans lequel j’évoluais, les gens préféraient le plus souvent confier leur enfant à une nounou qu’ils installaient chez eux, dans leur maison, plutôt que de s’en occuper eux-mêmes.

Or ces nounous avaient elles-mêmes des enfants qu’elles avaient dû confier à quelqu’un d’autre afin de pouvoir s’acquitter de leur travail et s’intégrer dans un tel dispositif.

Ce paradoxe social m’est apparu comme l’un des plus frappants au Brésil car ce sont toujours les enfants qui en sont les grands perdants tant du côté des patrons que des nounous. En fait, il y a un problème majeur dans le fondement même de notre société : l’éducation. Celle-ci peut-elle réellement exister sans affection ? Cette affection peut-elle s’acheter ? Et, si oui, à quel prix ?

 

Comment décririez-vous ce film ?

Il peut être vu comme un film social, mais pas seulement. Mon approche ne consiste pas à juger mes personnages et leurs actes ni même à les embellir, il s’agit simplement de montrer la vérité nue.

La structure dramatique est plutôt sèche, presque binaire : d’abord la description des règles qui gouvernent les relations affectives et sociales dans la haute bourgeoisie de Sao Paulo, puis comment celles-ci sont bouleversées par l’arrivée de Jessica, la fille de la nounou, qui va franchir les lignes et occuper un espace qu’elle n’est pas censée occuper. Evidement elle va en être expulsée. Elle va même être « remise à sa place » sauf que cette « place » n’existe plus.

 

Comment avez-vous travaillé ?

Au départ, j’avais écrit un scénario qui s’intitulait La Porte de la cuisine dont l’intrigue tournait plus autour de la relation employeur/nounou, et cela dans un style onirique.

Cinq ans plus tard, j’ai décidé d’adopter un ton résolument plus réaliste. Certains éléments étaient déjà bien en place : la fille de la nounou qui débarquait à Sao Paolo, embrassait le même destin que sa mère, laissait sa vie derrière elle pour un emploi à bas salaire. Et puis, j’ai ressenti le besoin d’apporter de l’espoir. Pendant que je cherchais le bon moyen d’y parvenir, et cela sans tomber dans la facilité d’une « happy end » qui aurait été factice, le Brésil a élu un président issu du Parti des Travailleurs et les choses ont commencé à changer dans le pays. Plusieurs amendements ont ainsi été apportés au droit du travail qui ont pratiquement éradiqué le travail à demeure.

En 2013, au moment où le film entrait en production, je me suis finalement rassise à mon bureau et j’ai réécrit le scénario de manière à rendre compte des changements et des débats intervenus dans la société brésilienne. Au lieu d’être seulement gentille et malchanceuse, et donc un peu cliché, la fille de la nounou était dotée désormais d’une personnalité suffisamment forte et noble pour affronter les conventions sociales en vigueur et ainsi tourner le dos à un passé colonial.

 

Regina Casé est une star au Brésil, l’une des comédiennes les plus connues et les plus aimées par le public au cinéma et à la télévision. Comment l’avez-vous convaincue de jouer une employée de maison ?

Je connaissais Regina depuis longtemps, je savais aussi qu’elle était une très grande comédienne capable de tout jouer. Je lui avais déjà proposé de travailler ensemble, mais nous n’avions pas trouvé la bonne occasion. Je n’ai pas vraiment écrit le film pour elle même si j’ai toujours voulu qu’il se fasse avec elle. Regina a été très enthousiaste dès le départ. Nous avons passé beaucoup de temps à discuter ensemble du projet, de son personnage. Cela a pris environ cinq ans.

 

Justement, comment est-elle devenue Val ?

Regina Casé est très occupée entre le cinéma et la télévision où elle anime une émission extrêmement populaire au Brésil. Elle n’a pu se libérer qu’une semaine avant le tournage, du coup j’ai choisi de la mettre en situation.

Je les ai réunies, elle et Helena Albergaria (qui joue Edna), une après-midi entière pendant trois heures et je leur ai demandé de faire un gâteau, de le cuire et ensuite de nettoyer la cuisine. Je trouvais que c’était le meilleur moyen de préparer leurs rôles et de voir ce qu’elles pouvaient apporter d’elles-mêmes aux personnages. Regina était venue en tenue de ville, très chic, mais le personnage de Val était déjà là. J’étais très émue, et elle aussi, de voir à quel point elle était convaincante dans ce rôle. Je n’avais rien à lui demander d’autre : elle était parfaite.

 

Vous avez travaillé de la même manière avec tous les comédiens ?

Oui. Je ne suis pas le genre à dire aux comédiens quoi faire, où se placer, comment bouger. J’aime qu’ils puissent s’approprier librement mes personnages, et ensuite nous en discutons ensemble. J’ai également répété avec Regina la relation entre Val et Fabinho, d’abord enfant puis adolescent. Et aussi son accent puisque Val est censée venir du nord-est du pays, plus exactement de l’état de Pernambuco où les gens ont l’habitude de parler différemment, de ne pas placer forcément les mots dans le même ordre qu’ailleurs au Brésil.

J’ai aussi organisé un voyage au bord de la mer avec toute l’équipe, je veux dire la famille au complet. Et tout ça en sept jours !

 

Avez-vous laissé Regina Casé improviser pendant le tournage ?

Oui. Elle connaissait ses dialogues par cœur, mais elle les restituait souvent avec ses propres mots. Du coup, elle improvisait tout en restant très proche du scénario.

 

Comment avez-vous choisi Camila Márdila qui interprète Jessica, la fille de Val ?

J’ai travaillé avec une directrice de casting qui l’avait vue au théâtre. Je cherchais au départ une comédienne qui soit originaire de Pernambuco, du coup j’ai hésité à prendre Camila qui est née et a grandi à Brasilia (nord-ouest du Brésil ndla). Et puis, elle s’est imposée d’elle-même au point de devenir une évidence. En plus, elle ressemble beaucoup à Regina au même âge.

 

L’alchimie fonctionne parfaitement entre les deux comédiennes...

C’est vrai. La première fois que j’ai réuni Regina et Camila, elles ne se connaissaient pas. Je les ai installées de chaque côté d’un grand drap noir et je leur ai proposé de retracer ensemble les dix ans au cours desquelles Val n’a pas vu sa fille : une sorte de conversation imaginaire qui allait ensuite enrichir leurs personnages.

J’avais écrit une trame qui servait de base à l’exercice, ensuite j’allais et venais entre elles deux leur demandant à chaque fois de réagir et de rebondir. À la fin de cette journée, quand j’ai enlevé le drap, elles sont tombées dans les bras l’une de l’autre. Leur complicité se retrouve à l’image.

 

Combien de temps a duré le tournage ?

Seulement un mois. C’est à l’origine une petite production à laquelle l’engagement de Régina Casé a donné une nouvelle dimension. Le projet n’aurait pas été le même avec une comédienne inconnue. La présence d’une vraie star peut permettre de toucher un public plus populaire au Brésil, ce public qui suit et aime Regina d’abord à la télévision

Vous avez porté un soin particulier à la composition des cadres qu’il s’agisse des plans récurrents du couloir séparant la chambre parentale de la chambre d’amis et de la porte séparant la cuisine du salon, c’est à dire le monde des domestiques du monde des patrons...

Oui. Mes plans sont composés très en amont. En fait, je sais toujours ce que je vais faire et comment je vais le faire avant même de tourner. J’ai l’habitude de faire des sortes de maquettes que j’appelle des « demofilmes », un peu comme les musiciens font des démos de leurs chansons pour un producteur ou une maison de disques.

Concrètement, avant de démarrer un tournage où je sais que nous serons au moins une soixantaine de personnes chaque jour sur le plateau, je filme en vidéo chaque plan dans les décors même de l’action avec l’aide des comédiens et d’un seul assistant. Cela me prend une journée, c’est un travail rapide et spontané, mais je sais ensuite quelle sera la forme définitive du film.

 

En quoi votre film fait-il le lien entre le Brésil d’hier et le Brésil d’aujourd’hui ?

Le film traite de deux générations de femmes aux origines humbles qui viennent chacune du nord est du pays. Le personnage principal, Val, est une domestique qui respecte les normes anciennes et les coutumes séparatistes, acceptant de fait d’être traitée comme « une citoyenne de seconde classe » selon les propres termes de sa fille.

Jessica, sa fille, est curieuse, déterminée, volontaire, et elle réclame son dû, ses droits en tant que citoyenne. Et comme elle dit : « Je ne me considère pas meilleure ou pire que les autres ».

 

Sur UniversCiné, d'autres films pour voir le Brésil autrement :

Central do Brasil de Walter Salles (1997)

Tourbillon de Clarissa Campolina et Helvécio Marins Jr (2011)

Sao Paulo Blues de Franscico Garcia (2012)

Au Premier Regard de Daniel Ribeiro (2013)

Le Garçon et le monde de Alê Abreu (2013)