Pourquoi avez-vous accepté de jouer dans Feux rouges ?

J'ai dit oui au projet et oui à Cédric Kahn, dont j'appréciais le travail. Et j'en suis heureuse, car j’aime énormément le film. Je sentais déjà sur le plateau que nous prenions une direction juste par rapport au propos. Que voulez-vous que je dise : Cédric est doué pour faire du cinéma ! Dans son cerveau il y a une case pour ça et cela fait très longtemps qu’il l’a. Ses réactions aux mille problèmes qui se posent à un metteur en scène sont rapides, il ne prend pas des heures… Tout vient de façon libre et spontanée, mais très sûre en même temps, alors que c'est un jeune homme timide et réservé dans la vie.

Intuitive, mais sûre : est-ce aussi votre manière d'aborder le cinéma ?

Récemment, lors d'une projection de films de Bunuel pour des étudiants en Histoire de l’Art, Jean-Claude Carrière a évoqué le travail collectif des surréalistes. Il existait ce qu’ils appelaient un “droit de veto” d'une durée de trois secondes, pour dire oui ou non à une idée. Pas plus. Je ne dis pas qu’il faut établir une règle universelle, mais sur un tournage, tout est tellement possible (tout et son contraire !) qu'il faut absolument qu'une personnalité prenne parti, défende une envie précise. C’est la grande qualité de Cédric. Son angoisse, qui existe, ne transparaît pas, parce que ce qui transparaît est une chose immédiate, claire, sur laquelle il ne revient pas. Il a une vision.

Comment dans votre jeu vous êtes-vous adaptée à ce mode de fonctionnement ?

Je ne suis pas une méthodique, j’aime beaucoup la rapidité, je la trouve nécessaire. Je me sens proche d'une forme de travail qui se fait “l’air de rien”. Ici, j'étais servie !

Votre rôle dans Feux rouges est presque une métaphore de l’actrice : vous êtes à la fois rare mais en même temps très présente hors-champ, dans l’imaginaire des personnages et du spectateur.

Ce qui m’a intéressée avant tout était le caractère très honnête et réel du scénario. Je trouve qu’il raconte bien le vertige vers lequel on peut être attiré, homme ou femme - même si ici il s’agit d’un homme qui se met à boire -, et les conséquences de ce vertige sur celui qui le vit, mais aussi sur les autres. C’était une belle manière d’en parler, très dure, apaisée par une fin généreuse qui est vraiment le choix de Cédric. Il ne revient pas sur la culpabilité, laisse la légèreté se réinstaller. Moi, j’aurais peut-être été tentée d’appuyer encore sur la douleur, mais je pense que l'orientation de Cédric est la bonne. Il garde la porte ouverte à l’idée que l’on peut se rattraper.

Comment avez-vous maintenu dans votre jeu l’intensité nécessaire alors que vous n'êtes que peu de temps à l’image ?

Je ne voulais pas mettre de moi le plus possible dans chaque plan en me disant : “Je vais disparaître pendant la moitié du film, il faut anticiper !” Cela aurait été une erreur. L’aspect mystérieux de mon personnage, l’effet qu’elle produit, doit passer par le récit. En revanche, j'avais en tête le fait qu'un poids de tristesse pèse sur elle dès les premiers moments. Elle vit un martyre. L'histoire n'est crédible qu'à ce prix : on n’arrive pas à l'état de crise dans lequel se trouve le couple s’il ne s'est rien passé, avant. Leur séparation au milieu de la nuit est bien plus qu’un accès de folie, elle résulte d’une histoire, d’une vie commune de plusieurs années, de non-dits.

En cela, Feux rouges est un film sur la vérité d'un couple.

Absolument. L'exploration de cette question m'intéresse de plus en plus au cinéma, presque exclusivement même. Ce qu’est la vie à deux, l’amour, la compassion, la tendresse, le pardon. Je retrouve dans le film ce qui m'a happé en voyant des films depuis mon enfance, l'impression de regarder la vie des gens à travers le trou d’une serrure.

Comment s'est passée la collaboration avec Jean-Pierre Daroussin?

Notre assemblage peut être surprenant a priori, mais à l’écran c’est une évidence, je crois. C'est évidemment dû au scénario, à la façon de filmer de Cédric, mais aussi à Jean-Pierre. Travailler avec lui a été une partie de plaisir, l'occasion de beaucoup de joie et de découvertes. Le pauvre était seul la plupart du temps, avec ce personnage violent, encombrant… Quand je revenais sur le plateau après une longue absence, je souffrais pour lui. J'ai joué Phèdre en 2002 au théâtre, et même si je ne suis pas du tout un des ces acteurs de la méthode, je sais que les mots et les atmosphères impriment quelque chose en vous. Ça vous englue, il n’y a rien à faire. A un moment aussi l’âme devient noire.