Comment avez-vous réagi en recevant le scénario de Feux rouges ?

Juste après l’avoir lu, dans ma voiture, je pensais à ce personnage vertigineux et en même temps, j’entendais à la radio un récit sur les soldats de la guerre de 14 - nous étions le 11 novembre. Je trouvais des similitudes avec ce personnage acculé, sujet à une grande trouille qu’il dépasse à travers l’alcool. Je voyais qu’il lui faudrait, comme un soldat dans une tranchée, devenir un autre lui-même pendant un temps. Cette idée de se surpasser me parlait. Je sentais un parallèle héroïque entre ce personnage et quelqu’un qui est au fond d’un trou pendant une guerre. Sauf que dans Feux rouges, le trou, il se l’est lui-même creusé.

Comment ce père de famille sans histoires en est-il arrivé là ?

A force de rectitude, à force de s’aligner sur un modèle social, il est devenu paranoïaque. J’ai tout de suite aimé ce type et je le considère comme un héros tragique. Il développe une passion échevelée pour le sacrifice, la douleur, la peur… Il en ressort rincé et tordu, rendu à sa femme dont on va découvrir que ce qu’elle a vécu est encore pire. Il n’a pas le loisir de devenir un vrai héros. Ce n’est même pas lui la vedette de la souffrance ! C’est toute la cruauté de l’univers de Simenon que de ridiculiser ses personnages en les rendant à leur héroïsme dérisoire. Dérisoire en regard de la souffrance des autres qu’on ignore, et qui finalement est encore plus importante que la nôtre. Symboliquement, c’est assez exemplaire. Ce personnage a un instant de volonté égoïste, et il se fait mettre dans les cordes.

Il y a pourtant un apaisement final dans Feux rouges .

On peut dire que l'histoire se termine plutôt bien pour cet homme et cette femme qui s’étaient endormis eux-mêmes et qui finalement retrouvent un peu de chair. Dans la façon dont ils se touchent, dans leurs yeux, il y a plus de profondeur après cette nuit qu’au bout de quinze ans de vie commune. En quelques heures, ils se sont matérialisés l’un à l’autre.

Votre personnage est en état de panique perpétuel, toujours en action.

Il se détruit physiquement. Le plus curieux est que pour se détruire tout au long d’un tournage, il faut quand même s’entretenir un peu ! Ça a été mon défi. J’ai aimé l’idée de m’engager de tout mon être pour jouer un personnage qui est à bout. C’est en cela que le film est physique et représente un défi. Il s’agit de se dépouiller. C’était le contrat avec Cédric Kahn : être démuni, offert, vulnérable. Vous tenez le film sur vos épaules en étant à l’image presque sans interruption. Mon personnage est la charpente du film. Même sur le tournage, j’étais là tous les jours comme interlocuteur quasi permanent de l’équipe. Cela fait partie des responsabilités qu’on est amené à avoir et qu’on recherche même en tant qu’acteur.

Cédric Kahn vous a offert cette opportunité.

Avec Cédric, nous avons eu dès le début une relation de confiance. Du fait que Carole et moi étions des acteurs expérimentés, je crois qu’il avait peur d’affronter une entité possédant une volonté affirmée par rapport à ce que son film devait être. Je voyais bien qu’il était surpris finalement que ça se passe bien. Mais moi, je n’ai rien à défendre de mon identité propre, j’ai bien assez de travail à trouver celle qui correspond au personnage. Sur ce point, Cédric et moi étions sur la même ligne. Nous partageons une approche ouverte, un peu intuitive du cinéma. Ce genre de complicité est rare.

Avec Carole Bouquet, le défi était de faire vivre un couple et une histoire sentimentale forte en peu de temps.

Carole et moi nous étions croisés lors de nos études au Conservatoire, mais j’étais le seul à m’en souvenir… La réussite de notre couple tient au fait que personne n'a douté, à la fois du côté du metteur en scène et du nôtre. Carole est une actrice très généreuse, très ludique aussi, qui aime son partenaire. Un espace de plaisir et de jeu s’est créé entre nous, on se regardait vraiment, donc le couple existe à l’écran. Et ce n’est pas si étonnant que je sois avec Carole Bouquet ! Bon, d’accord, Carole est une des plus belles filles du monde et moi j’ai un physique un peu neutre… Mais après tout, cela peut aussi permettre de s’identifier !

Que retenez-vous de l’expérience de Feux rouges?

Je pourrais vous dérouler le tournage du premier au dernier jour, il est encore dans ma tête. Jouer ce personnage, à ce moment-là, c'était mon grand projet. Même si ça a été dur. On ne traverse pas toutes ces émotions pendant deux mois sans être un peu tremblant et usé. On tournait beaucoup la nuit, la fatigue rodait, mais au bout du compte, je crois que le film valait ça.