Certains ont fait recette, comme La Règle du jeu, sa madeleine. Beaucoup ne furent qu'alimentaires, rien d'étonnant pour ce cordon-bleu. En tout cent cinquante films et toujours autant d'appétit.Le salon est vaste, plein de bibelots et de souvenirs. Sur tous les sièges, des jouets; des peluches de toutes tailles, un panda; une panthère rose; des nounours... Le service à thé est sorti, impeccable, sur un napperon brodé. Dans une assiette, des madeleines, dorées à point, embaument... Paulette Dubost est une exquise grand-mère-gâteau.
« Régulièrement, la maison s'anime pour une fête ou un bal costumé, organisé par mes petits-enfants. Ici, vous êtes dans une maison où l'on aime faire la fête. Un jour, quelqu'un a demandé à ma mère : « Mais qu'est-ce que vous avez fait de tout l'argent gagné par Paulette, elle qui tourne film sur film ? » Elle a eu cette réponse merveilleuse : « Nous avons fait la fête. »
Ma mère était cantatrice à l'Opéra Comique. Elle aimait avoir une cour autour d'elle, boire du champagne... C'était une époque où on ne pensait qu'à la rigolade. On sortait tous les soirs. Après chaque film, chaque pièce de théâtre, on donnait des réceptions pour les artistes, les techniciens. Même Gary Cooper est venu, là où vous êtes, amené par des amis. Et Buster Keaton, avec qui j'ai tourné Le Roi des Champs Elysées, en 1934. Un fin gourmet, Buster Keaton... Mais reprenez donc une madeleine, il ne faut pas en laisser.
Ma mère voulait que je sois danseuse. A huit ans, elle m'a fait entrer à l'école des petits rats de l'Opéra, où j'ai rencontré Odette Joyeux. A seize ans, j'ai dû abandonner. On avait compris que je ne serais jamais une étoile. Alors, j'ai bifurqué vers l'opérette. Pendant dix ans, je suis restée aux Bouffes Parisiens. Tout ce qu'on nous demandait, c'était de chanter et de danser. Et puis — excusez du peu de modestie — d'être bien balancée. On était quasiment à poil. Je peux vous dire que les petites femmes du Roi Pausole, une opérette que j'ai jouée pendant deux ans, c'était quelque chose !
Je suis contre les écoles de comédie. Comme Gabin. Prenez Brigitte Bardot, par exemple. Je l'adore. Avec elle, j'ai fait Viva Maria de Louis Malle. Eh bien, cette petite, c'était le naturel même. Mais il a fallu des années pour s'en rendre compte.
Pour être comédien, vous savez, il suffit d'un peu de culot. J'en ai toujours eu. Toute petite, je chantais à tue-tête dans les rues. Ça, je n'étais pas timide ! Je n'ai jamais vraiment fait les choses comme tout le monde. Tenez, dans Le Jour des Rois, il y a une scène où je me suis vraiment retrouvée. C'est celle où mes sœurs se moquent de mon petit boa rose, au restaurant chinois. Dans la vie, ¡'aurais très bien pu porter un truc pareil. Si vous saviez comme j'ai pu m'affubler ! Ma mère disait : « Tu oses sortir comme ça ? »
Cela dit, le restaurant chinois a été une révélation. Parce que je n'y avais jamais mis les pieds. Je me disais : on ne voit pas ce qu'on mange. Ça a l'air déjà mâché. Mes préjugés sont tombés. J'ai tout trouvé délicieux. C'est important, la nourriture, dans une vie. Toute jeune, j'ai reçu un prix d'art culinaire des mains de Kurnonsky en personne. J'étais aux Folies Wagram et la compagnie du gaz — où travaillait mon père — avait organisé un concours de cuisine pour artistes, au restaurant de La Cascade, au bois de Boulogne. J'ai gagné le grand prix. Une voiture et un fourneau à gaz.
Depuis, ma réputation de cuisinière me suit. Sur les tournages, il est rare que je ne fasse pas des crêpes pour toute l'équipe. J'aime bien manger. Ça m'a permis de faire la conquête de Gabin quand j'ai tourné une des cocottes du Plaisir de Max Ophüls. Nous étions logés dans une auberge réputée à cent kilomètres à la ronde.Au moment d'essayer nos corsets baleinés, j'ai eu l'idée de mettre mes deux mains autour de la taille pour faire de la place. Le premier jour du tournage, au moment de passer à table, toutes les filles se sont sauvées : elles n'auraient pas pu avaler une tomate. Leurs robes auraient éclaté. Et Gabin, il aimait pas manger seul... Moi non plus d'ailleurs... Reprenez une madeleine... Donc Gabin criait : « C'est de la désertion ! » Alors, je l'ai accompagné. « Ah, la môme, toi, tu manges ! » Ce qu'on s'est régalés, tous les deux. Du coup, quand je l'ai retrouvé, avec Fernandel, sur L'Age ingrat, il m'a décidacé une photo : « A Paulette-la-becquetance... »
Ophüls, lui, c'était un personnage presque surnaturel. Dans le travail, il était la précision même. On restait une journée entière sans tourner si un bouton de porte n'avait pas la forme désirée. Parfois, les gens s'étonnent du temps que demande le tournage d'un film. Vous vous souvenez sans doute de cette scène magnifique du Plaisir où Danielle Darrieux cueille des fleurs en chantant : « Combien je regrette mon bras si dodu, ma jambe bien faite et le temps perdu... » Eh bien, chaque fleur était attachée à un fil de fer planté dans la terre. Et, à chaque prise, on repiquait les fleurs...
Ah, et puis, il y a aussi la fameuse séquence des cocottes qui se mettent à pleurer à l'église, à l'entrée des premières communiantes. Ophüls voulait un gros plan de Danielle Darrieux en larmes. Mais la pauvre Danielle n'arrivait pas à pleurer. Ophüls s'arrachait les cheveux. C'est Ginette Leclerc qui a dit : « Il n'y a qu'à demander à Paulette ! » J'ai pensé très fort à mon père, et hop ! j'ai pleuré comme une fontaine. Ophüls disait que ¡'avais sauvé la scène. Il m'appelait sa mascotte. Quand j'ai tourné une deuxième fois avec lui, Lola Montés, en 1955, (j'étais la carriériste de Lola), il voulait que je sois présente sur le plateau, même si je n'avais pas à jouer. On me téléphonait : « Prenez l'avion dans une heure, pour Zurich ! » Et je restais là.
Un jour, j'ai failli mourir. J'étais dans le carrosse de Lola, avec Henri Guisol, qui jouait le cocher. Ophüls réglait la position du véhicule. Il le faisait reculer, reculer... Voilà que le carrosse dévale un ravin verglacé. On a cru notre dernière heure arrivée. Quant on est sorti du carrosse, Henri Guisol a eu une jaunisse, comme ça, instantanément. Mais on s'en est sorti sans une égratignure.
J'en ai tourné des films ! Plus de cent cinquante. Et quels titres ! La Rosière des Halles, La Brigade en jupon, La Reine des resquilleuses, Plume la poule, Le Chéri de sa concierge... Souvent c'était des « films-bifteck », il faut bien le dire. En 1938, j'ai même été Bécassine. Si vous aviez vu ce tollé en Bretagne ! Ils sont venus casser les caméras. On avait une scène de nuit dans un château. Le lendemain un journal titrait :
« Faut-il qu'ils aient des choses à cacher ! Ils tournent la nuit. » C'est vrai aussi que, dans ce film, je chantais : « A la nigous gous gous, les pommes de terre pour les cochons, les épluchures pour les Bretons... » Ça leur a pas plu !
De toute façon, mes films, je ne veux pas les voir. Jamais. Quand ils passent à la télé, je change de chaîne. Une exception quand même : La Règle du jeu. J'ai fini par le voir puisqu'on m'invite, souvent, jusqu'à l'étranger, pour rendre hommage à Jean Renoir. Mais quand le film est sorti en 39, je venais d'épouser un colon et j'étais au Maroc avec lui. Mes parents m'ont écrit pour me raconter le scandale : les spectateurs cassaient tout au cinéma, le Colisée. Ils ajoutaient : « Nous ne sommes pas fiers que tu sois dans le film de ce fou. »
La Règle du jeu, j'ai adoré. Dès le premier jour du tournage ! Renoir nous avait engagés, Carette et moi, seulement pour quelques jours. Il disait : « Les enfants, vous passerez dans le fond. Je ne sais pas ce que ça donnera, on verra... » Et finalement, on a deux des rôles principaux. Renoir, c'était la jovialité même. Toujours la main aux fesses des filles. Je l'appelais « le grand polisson ».
Quand Truffaut m'a demandé pour Le Dernier Métro, il me disait sans cesse : « Paulette, parlez-moi de Renoir. » Depardieu, lui, m'a soulevée de terre en disant : « Je t'embrasse pour La Règle du jeu. » Je crois que, même chez les Zoulous, on dira en me voyant ; « Ah, La Règle du jeu ! »
En revanche, le tournage d'Hôtel du Nord, que ¡'avais fait un an avant, ne m'a pas laissé un souvenir ineffable. A côté de La Règle du jeu, Hôtel du Nord, c'est factice, vous ne trouvez pas ?
Aujourd'hui, je vais souvent au cinéma. Voir les films où je ne joue pas, bien entendu. Je trouve qu'il y a actuellement des artistes exceptionnels. Quand on me dit : « Le cinéma était bien meilleur dans les années trente ! », je réponds : « Vous étiez fiancé à cette époque ? — Oui — Eh bien voilà ! C'est pour ça que les films vous plaisaient. En fait, vous avez le souvenir du temps heureux de votre jeunesse ! » Parce que, moi, je peux vous le dire : les comédiens d'alors, c'était plutôt les chargeurs réunis. Ils venaient du théâtre, ils jouaient comme au théâtre. Et c'était mauvais.
J'envie les comédiens d'aujourd'hui. C'est bien plus varié qu'autrefois. Il a fallu que j'attende d'avoir soixante-dix ans pour qu'on me redécouvre, en 1980, dans un téléfilm de Jean-Roger Cadet : La Grossesse de Madame Bracht. Je ne l'ai pas regardé — bien entendu — mais je sais que ça a fait pleurer dans les chaumières. On s'est dit : « Tiens ! Paulette Dubost peut aussi émouvoir. »
Ils auraient pu se le dire avant... J'ai eu bien de la peine d'apprendre le décès de Pierre Romans, le bras droit de Patrice Chéreau. C'est grâce à lui que j'ai joué Ivanov, de Tchékhov, aux Amandiers. J'étais la seule à ne pas être de la troupe. J'en garde un merveilleux souvenir. S'il y avait eu plus de metteurs en scène pour me faire jouer à contre emploi — c'est-à-dire me proposer autre chose que des rôles de bonniches — j'aurais peut-être pu faire la carrière d'un Bourvil...
Enfin, je ne suis pas du tout du genre à vouloir mourir en scène. Quand on me demande ce que j'aurais fait si je n'avais pas été actrice, je réponds : rien. J'étais faite pour être mariée, avec des enfants, m'occuper de ma maison...Et, comme ma mère, faire la fête ! »
Propos recueillis par Bernard Génin, pour Télérama (Mars 1991)