Vous filmez en noir et blanc et en plans-séquences ; Satantango/Le Tango de Satan (1994), dure sept heures. Vous avez opté pour un cinéma à mille lieues des critères commerciaux.

Bêla Tarr : Je ne peux pas - je ne sais pas - faire autre chose. J'imagine toujours que je m'adresse à des adultes intelligents. Quand on commence un film, c'est la seule hypothèse valable.

Votre vision du cinéma a-t-elle changé depuis vos débuts, en 1977 - vous aviez 22 ans — avec Le Nid familial  ?

L'endroit où je me situe pour regarder le monde est resté le même. Cela dit, mon style a changé. Par exemple, après le quatrième film, Rapports préfabriqués, en 1982, j'ai décidé de ne plus utiliser de caméra à l'épaule : ce qui était porteur d'un sens dans un premier temps - l'image flottante et de mauvaise qualité - était devenu une pose, une forme vide...

La chute du mur de Berlin, les changements de régime dans votre pays, la Hongrie, ont-ils modifié votre façon de voir les choses ?

La politique n'apparaît pas dans mes films. A mes débuts, je ne m'intéressais qu'aux problèmes sociaux. Ensuite, en vieillissant, je me suis tourné vers les problèmes ontologiques et cosmiques.

Vous travaillez souvent avec les mêmes personnes, c'est une « famille » ?

Entre deux tournages, nous ne nous voyons pas tellement. Mihâly Vig, le compositeur, m'invite à ses concerts, Lâszlô Krasnahorkai, le scénariste, m'envoie ses romans, mais ça s'arrête là. Chacun d'eux a son art et est excellent dans son domaine. Ce qui nous relie est très profond : nous voyons le monde de la même façon. Quand Lâszlô et moi écrivons un scénario, nous partons toujours de situations humaines concrètes - la manière dont les gens vivent. Ensuite, mon travail de réalisateur consiste à orchestrer, à mettre en ordre cette matière brute de la vie.

Lors de la première scène des Harmonies Werckmeister, le personnage principal fredonne la musique que l'on entend peu après ?

La musique préexiste au film. Elle en est un des protagonistes. Lors du tournage, en général, nous la diffusons là où elle sera au final.

Vos films ne changent pas au montage ?

Dans les années i960, j'ai lu une déclaration de Jean-Luc Godard qui disait en substance : « Un bon réalisateur coupe avec sa caméra. » J'ai pris ça très au sérieux. Peut-être même plus que Godard lui-même ! Dans un plan-séquence où l'on passe d'un gros plan à un plan large, et réciproquement, il y a le même rythme que si on faisait un montage, mais ce rythme est intérieur.

Vos films travaillent sur le temps et donc aussi sur l'ennui du spectateur : il faut passer un certain cap ?

Je ne sais pas ce que c'est que l'ennui. Ce qui est intéressant est différent pour chacun de nous. Nous sommes habitués à ce qu'on nous montre des histoires pleines d'aventures pour nous divertir. Moi, je pense que tout ce qui fait le monde, y compris ce cendrier sur la table, est passionnant. Si l'on parvient à créer une relation entre la chose et la personne qui l'utilise, à partir de là, rien n'est ennuyeux.

Etes-vous optimiste ou pessimiste ?

Si j'étais pessimiste, je ne ferais pas de cinéma. Je fais des films pour montrer le monde qui m'entoure. Et je veux croire que dans cinquante ans, les gens iront encore voir ces films : cela signifie que j'envisage que la Terre existera toujours. Je suis donc extraordinairement optimiste !                     

 

Propos recueillis par Isabelle Danel, en 2005, pour Aden/Le Monde