Pourquoi avez-vous choisi ce titre ?

C’est une allusion à une tradition de titres que j’aime bien et qui a la forme : « La famille... » suivie d’un nom ashkénaze. Il y a par exemple La Famille Moskat d’Isaac Bashevis Singer, La Famille Karnosvki d’Israel Joshua Singer, La Famille Tenenbaum (The Royal Tenenbaums) (2001) de Wes Anderson. Et puis, il a un petit côté « pépère-de-toute-éternité » que j’aime bien, ça change des titres coups de poing.

Comment avez-vous déterminé le patronyme de cette famille ?

Wolberg est le nom de jeune fille de ma mère, mais c’est la seule note autobiographique de mon film. Tout le reste est absolument inventé.

Pour quelles raisons fallait-il que le personnage principal soit juif ?

Parce que, d’une manière générale, j’aime beaucoup les personnages juifs. Pour dire les choses très banalement, j’aime quand on ne sait pas si c’est l’humour ou l’angoisse qui meut quelqu’un, et quand cette personne entretient soigneusement l’ambiguïté. Ce sont des personnages présents et très bien écrits dans le cinéma américain. En France, on est plus sur la réserve quand on met en scène des ashkénazes, sans doute est-on encore un peu trop pétri par le respect, la crainte d’être irrespectueux, parce que le pays a connu la guerre et la déportation à l’inverse des Etats-Unis. Je voulais faire sur ce sujet quelque chose d’un peu plus fantaisiste que ce que l’on peut voir...

Quel a été le point de départ de votre histoire ?

C’est le personnage de Simon Wolberg qui a donné sa forme à l’histoire, c’est-à-dire un personnage de père solaire, mais un soleil sombre, tyrannique, paradoxal, mélancolique, et gai à la fois. Les autres membres de sa famille ont pu alors être définis par contraste avec lui.

Qui est Simon Wolberg ?

Dans le film de Judd Apatow, Funny People (2008) , il y a une scène que j’aime beaucoup. Adam Sandler est face à une jeune femme, dans un bar, pour un rendez-vous arrangé. Ils tentent laborieusement de faire connaissance, et puis la jeune femme lâche, pleine d’excitation : « Oh, on aurait pu se rencontrer sur Jewishmeetic.com ». Et là, Sandler lui répond : « Oh, mais je croyais que les Juifs n’aimaient pas être sur une liste ». Au lieu de rire à la blague qui est objectivement réussie, la jeune femme regarde son partenaire avec un air touché, et Adam Sandler, gêné de mettre ainsi cette jeune femme dans l’embarras, se met aussi à être touché.

J’aime beaucoup cette scène, car l’humour juif est un humour dangereux, plein de périls : on ne sait jamais à quel moment quelque chose de douloureux peut faire irruption ou non. Simon Wolberg, pour moi, c’est ça : il ne sait jamais à quel moment les choses peuvent devenir douloureuses ou non, et en attendant, il blague. Cet homme croit connaître le monde, mais le sol ne cesse de se dérober sous ses pas.

Pourquoi avoir situé votre histoire en province ?

J’aime la possibilité de romanesque qu’offre la province, les choses n’y sont pas aussi contemporaines qu’à Paris, il y a une forme de doux et lent emportement des choses encore possible. Mourenx où nous avons tourné, dans le Béarn, était un petit territoire, mais pas « provincial » au sens péjoratif du terme. Cette ville de province est un lieu où l’on circule, où cela respire. J’ai choisi le Sud-Ouest pour cette raison, c’est une région très particulière, avec la proximité de la mer, de la montagne, et qui ne ressemble en rien à Paris. Et puis il y a la lenteur, c’est peut-être naïf de dire ça, mais j’ai l’impression quand même qu’en province les choses sont plus lentes, et plus langoureuses, j’aime beaucoup cela, le côté alangui de ces territoires.

Pourquoi était-il nécessaire que Simon Wolberg soit aussi maire de la petite ville où il vit ?

Simon Wolberg est maire parce qu’il aime s’occuper des autres. C’est une sorte de pater familias, il étend à sa ville ce qu’il applique à sa famille. Et il pratique un paternalisme à l’ancienne. Ça pourrait être un maire gaulliste des années soixante. La petite ville est une extension de sa famille avec ce que cela peut avoir d’abusif, d’un peu intrusif, mais aussi de généreux et de chaleureux. Et puis les purs huis clos psychologiques, c’est un peu horrible, non ? Il faut que ça respire un peu autour...

En quoi les hommes blonds sont-ils un élément perturbateur dans l’univers des Wolberg ?

Cette fixation sur les blonds ne vient pas d’un sketch de Gad Elmaleh dont on me parle souvent ! C’est en fait une référence directe à une grande tradition humoristique de la culture juive où le Blond, c’est-à-dire le goy, l’homme intégré, le bourgeois, celui qui réussit, est un motif très courant. Je n’ai fait que reprendre ce motif, et j’en ai fait une fixation propre à Simon Wolberg. Ce qui est bizarre dans cette histoire, c’est qu’il y avait par ailleurs beaucoup de Juifs blonds et roux dans les pays de l’Est, donc c’est en fait une blague un peu incompréhensible...

Votre film est très fortement dialogué. Il comporte même des discours...

C’est un goût personnel. J’aime les gens qui parlent dans la vie, j’aime faire parler les acteurs, j’aime entendre les acteurs parler, j’aime les entendre s’emparer d’un texte, j’aime leurs voix. Et puis j’aime bien quand la parole est là pour gagner quelque chose, j’aime l’action de la parole.

Que représente le personnage de l’oncle, qui est très différent du reste de la famille ?

C’est un peu « mon oncle d’Amérique ». C’est un personnage bohême, un peu folk, hirsute, libre, et puis surtout c’est en apparence l’exact inverse de Simon Wolberg même si il a évidemment des secrètes affinités avec lui. L’oncle est comme un électron libre, qui débarque, perturbe et repart mais avec une certaine générosité sans dire des choses horribles, sans vouloir régler des comptes. L’oncle est un peu l’équivalent du voyageur allemand romantique du 19ème siècle, qui passe et insuffle quelque chose d’un peu troublant à une communauté et repart.

Comment avez-vous choisi vos acteurs ?

Pour Simon Wolberg, je voulais absolument un acteur comique pour la drôlerie qu’il pouvait apporter à un personnage aussi sombre, mais aussi parce que j’aime le rapport anti-narcissique qu’ont les acteurs comiques avec leur apparence physique. C’est particulièrement le cas avec François Damiens. J’aime sa capacité à improviser, la violence qui est en lui, cette sorte de violence opaque qu’il ne maîtrise pas, mais qui peut surgir à tout moment, et puis aussi cette finesse imprévisible. Pour Marianne, la femme de Simon Wolberg, j’ai choisi Valérie Benguigui.

Je voulais absolument une actrice plantureuse, une actrice qui ait des seins, des hanches, quelque chose de très épanoui. Et Valérie Benguigui est non seulement une femme voluptueuse, mais elle a aussi le sens de l’humour. Pour Delphine, la fille aînée, je cherchais une petite jeune fille têtue, et pour le fils, un enfant qui ne soit pas docile, pas obéissant, un peu rétif, avec une étrangeté difficile à définir.

Le naturel chez les jeunes acteurs est une chose qui ne m’intéresse pas du tout, en général on n’utilise les jeunes acteurs que pour ça, parce qu’ils sont naturels et spontanés. Je voulais des jeunes acteurs capables de jouer, de styliser, d’avoir une certaine tenue. Léopoldine Serre et Valentin Vigourt ne proposent pas juste leur jeunesse, ils proposent autre chose, qui est de l’ordre de la fiction.

Qu’apporte la musique à votre film ?

Pour la plupart des titres, la musique est de la Northern Soul, une soul très particulière, obscure, qui vient des années soixante et qui a été remise au goût du jour dans les années soixante-dix par un public anglais. Cette soul américaine pourrait être comparée à la série B dans le cinéma, c’est-à-dire quelque chose de modeste, d’amateur, de beaucoup moins commercial, de plus mineur que la grande soul classique. Il n’était pas question que Simon écoute des chants traditionnels juifs ou de la musique polonaise, ou du klezmer, il devait être hanté par une musique venue d’ailleurs, et il n’y a pas plus éloignée de la province française que la soul américaine. Cela fait un appel d’air. C’est la fantaisie de Simon Wolberg et c’est aussi sa mélancolie clandestine. Et puis j’aime les personnages mélomanes, j’aime ces gens qui se posent dans la vie, au milieu de la journée, pour écouter un morceau de musique, et pour qui la vie peut s’immobiliser pendant trois minutes parce qu’ils écoutent une chanson.

Comment avez-vous travaillé la lumière ?

Avec Céline Bozon, ma chef opératrice, nous avions deux boussoles : la lumière du Sud-Ouest filmée par Bruno Nuytten dans Hôtel des Amériques d’André Téchiné, la lumière de Liaisons secrètes de Richard Quine, un film avec Kim Novak et Kirk Douglas. Les deux ont en commun une lumière océanique, mais qui va contre la dureté de la mer : c’est une lumière rose, tendre, frémissante et quelquefois fanée. Nous avons aussi beaucoup travaillé sur les visages des acteurs. Nous voulions qu’ils aient un teint tendre, légèrement rosé, pas du tout trivial, quelque chose de stylisé et de lumineux. Comme l’histoire qui arrive à cette famille est dure, il ne fallait surtout pas une lumière cruelle mais une lumière qui adoucisse, qui soit pleine de compassion, de tendresse, de bienveillance, comme un éclairage doux qu’on projette sur quelqu’un, quelque chose qui tamise et tempère la violence de ce que les personnages vivent.

Est-ce un film qui défend la famille ?

Je ne peux pas répondre à cette question, je ne vois pas comment on peut parler de la famille d’une manière générale, il n’y a pour moi que des vérités singulières en matière humaine : à chacun selon son histoire… Donc, dans le cas précis de La Famille Wolberg, c’est autant un film sur l’impossibilité d’être en famille que sur l’impossibilité de s’en détacher. C’est un film sur la noblesse - j’y tiens beaucoup - de l’amour familial, et aussi le revers cruel de tout ça. Je crois que le film met en scène un paradoxe : avoir une famille aimante, c’est déchirant dans le fond, car périssable.

En quoi votre film est-il populaire ?

J’espère qu’il est populaire par sa simplicité, par la manière qu’il a de parler de choses communes à vous et à moi, par sa manière de mettre en commun des sentiments secrets.