Quelle est l’origine du film ?
Yuval Adler. En général, je suis très intéressé par les coulisses. Je veux comprendre comment les choses fonctionnent. Alors, je me suis dit qu’il serait intéressant de faire un film sur les services secrets et plus spécifiquement sur les informateurs palestiniens. Je voulais montrer la façon dont se passe leur recrutement et leur gestion par les agents secrets. C’est un sujet brûlant en Israël. Puisque je voulais montrer les deux côtés, j’ai cherché un Palestinien avec qui travailler sur le sujet. Par l’intermédiaire d’un ami, j’ai rencontré Ali Waked qui est journaliste pour Al Arabiya.
Ali Waked. Dès 2002, j’ai commencé à recevoir des appels de réalisateurs israéliens qui m’ont offert divers projets. Mais, à l’époque je n’avais pas le temps de m’y consacrer et surtout je sentais que leurs idées étaient orientées. Mais lorsque j’ai rencontré Yuval en 2007, j’ai vu qu’il voulait explorer en toute objectivité ce monde des services secrets israéliens et des Palestiniens qui deviennent des informateurs.
Comment s’est passée l’écriture du scénario ?
Y. A. Au total, la phase d’écriture a duré près de quatre ans. Lorsque nous avons débuté nos recherches, nous avons été fascinés par la dynamique qui existe entre un agent et son informateur. Le cliché nous montre généralement des rapports basés sur la torture et la menace. Mais en lisant des livres sur le sujet, et surtout en discutant avec des agents secrets et d’anciens informateurs, nous avons compris que cela consiste plus à prendre soin d’un enfant, à créer une intimité… C’est un lien qui se construit pendant de nombreuses années. Lorsque nous avons compris que cette relation dont l’agent tire profit est fondée sur un véritable lien intime, cette dualité est devenue le sujet principal du film.
A. W. Nous avons travaillé ensemble et séparément. Grâce à mon travail de journaliste, je connais de nombreux informateurs qui ont été réhabilités et sont revenus dans les territoires occupés. Nous les avons rencontrés, ainsi que des militants du Hamas et des Brigades d’Al-Aqsa et des agents secrets israéliens du Shabak.
Y. A. Tous étaient très contents de nous parler. Ils voulaient raconter leur histoire. Nous les avons vraiment écoutés et nous sommes restés fidèles à leurs déclarations.
A. W. Lorsque nous avions fini d’écrire une scène, je disais à Yuval, je vais aller passer quelques jours dans les territoires pour vérifier les informations et les détails. Ou bien, en tant que journaliste je recevais un coup de fil qui me disait : « L’armée israélienne encercle un militant palestinien » et Yuval me disait, « Qu’ils te décrivent le café. Les soldats sont en civil ou en uniforme ? ». Du coup, nous réécrivions avec ces éléments. Nous avons constamment croisé les informations pour être certains que les scènes correspondent parfaitement à la réalité.
Comment avez-vous construit les personnages principaux ?
Y. A. Sanfur : Il aurait été facile d’en faire une victime et un ange, mais, au contraire, nous voulions qu’il soit à la fois violent et égoïste, sensible et touchant. À cause de sa position dans sa propre famille, il est en demande d’attention : il n’arrive jamais à contenter son père et il n’obtiendra jamais le niveau de reconnaissance de son frère, mais il veut être respecté. Razi exploite cette fêlure et cette contradiction. Razi : Il est charmant, sensible et fort, mais en même temps il fait son travail. Il aime la culture arabe, parler l’arabe… Il est à l’aise partout, un peu comme un excellent commercial. Car c’est bien cela dont il s’agit, il faut bien vendre quelque chose à son agent pour qu’il accepte de vous suivre. Badawi : Nous avons imaginé un homme qui parle peu mais agit. C’est un personnage violent mais intègre. Il est dévoué à son combat. Alors que certains acceptent l’argent de l’Autorité palestinienne et rejoignent le Ministère des femmes, lui se sent trahi et veut poursuivre sa lutte.
Le film est centré sur la relation entre Razi et Sanfur. Entre un agent et son informateur.
Y. A. La relation d’un agent secret et de son informateur se construit sur plusieurs années. L’agent devient le frère, le psy, le père de l’informateur. Les agents secrets repèrent la fêlure de leur potentiel informateur et s’y engouffrent. C’est ce qui est incroyable chez ces gens : ils tissent des liens avec leur informateur tout en exploitant ses sentiments. Les agents secrets vous expliquent que c’est très compliqué à gérer.
Razi se perd un peu dans cette relation.
Y. A. Puisque l’informateur est pris entre l’agent et la personne de l’autre côté (dans le cas de Sanfur, son frère Ibrahim), l’informateur qui trahit son monde pour l’agent doit toujours un peu trahir l’agent afin de pouvoir se regarder dans la glace. Dans ce cas, Sanfur se dit, je travaille avec les Israéliens, mais en même temps je leur mens un peu et je travaille avec mon frère. Du coup, le travail des agents secrets est de gérer la trahison de l’informateur et de s’assurer qu’il n’est pas allé trop loin de l’autre côté. Tous les agents m’ont dit que, comme l’informateur qui oscille entre l’homme recherché et les services secrets, les agents secrets oscillent entre l’informateur et le système, puisque le système peut soudain leur demander de faire quelque chose qu’ils ne veulent pas. C’est un dilemme. D’ailleurs, dans le film, Razi protège Sanfur non seulement parce qu’il a créé ce lien avec lui, mais aussi parce qu’il est un peu arrogant et pense qu’il est plus intelligent que son patron, qu’il peut éviter de sacrifier son informateur à qui il a consacré tant de temps, avec qui il a construit cette relation qui lui a demandé tellement de travail. Toute cette confusion mène à son erreur.
N’est-ce pas étonnant que Razi parle de Sanfur à sa femme ?
Y. A. C’est la politique du Shabak : les épouses des agents sont au courant de tout. Le but est double : d’abord, c’est une question de santé mentale. Les agents ne peuvent pas garder tout ce qu’ils vivent pour eux. Ensuite, leur travail ne s’arrête jamais. L’informateur peut appeler l’agent à tout moment du jour comme de la nuit. L’épouse est donc constamment au courant du travail de son mari.
Pourquoi avez-vous choisi des acteurs non-professionnels ?
Y. A. Ce n’est pas une volonté de départ. Nous savions que pour le rôle de Sanfur, il nous faudrait trouver un jeune homme, donc un acteur non-professionnel. Il y a beaucoup de théâtres dans les territoires occupés et nous y avons rencontrés beaucoup d’enfants. La compagnie de Nazareth est dirigée par Hisham Suliman qui joue le rôle d’Ibrahim. Il nous a présenté Shadi Mar’i qui interprète Sanfur et nous l’avons tout de suite adoré. Pour Badawi, nous avons vu beaucoup d’acteurs israéliens et arabes israéliens, mais aucun ne convenait. Alors que nous faisions des repérages à Jérusalem, l’un de nos producteurs m’a fait rencontrer Hitham Omari. Il est caméraman pour Al Arabiya et je lui ai fait passer une audition sur-le-champ, en pleine rue ! Je l’ai tout de suite beaucoup aimé car il est très charismatique. En plus, il vient vraiment des territoires occupés et a vécu les deux Intifadas. Il a connu des militants palestiniens et des leaders comme celui qu’il incarne. Il connaît donc très bien ce qui est montré dans le film. Pour Razi, à six semaines du tournage j’ai décidé de me séparer de l’acteur initialement prévu. J’ai alors contacté tous les gens que j’avais rencontrés pendant les recherches. Mon seul critère était qu’il parle l’arabe. Et parmi tous les gens qu’on m’a recommandés, il y avait Tsahi Halevi. Tout ce casting relève donc presque de la magie.
Comment avez-vous réussi à écrire et réaliser un film qui ne prend jamais partie ?
Y. A. En restant justement fidèle au point de vue de chacun. Il suffit de traiter chaque personnage avec respect et de ne pas chercher à utiliser les symboles habituels du conflit (check points, attaques suicides) et le reste suit naturellement. Car, par exemple, un agent secret ne va jamais sur les lieux d’un attentat à la bombe mais au bureau central pour gérer la situation. Et si Badawi est recherché, il ne passera pas par des check-points.
A. W. C’est un film qui parle du point de vue de chaque protagoniste. Il est le reflet de notre décision de ne pas vouloir donner une leçon ou juger, de ne pas dire aux spectateurs qui est le gentil et qui est le méchant, mais de montrer qui sont les acteurs de la situation. Libre aux spectateurs de se faire une opinion.
À quelle période du conflit se passe le récit ?
A. W. Il se passe à la fin officielle de la seconde Intifada, c’est-à-dire en 2004-2005, même s’il y a eu des incidents après. En 2005, une nouvelle direction palestinienne a décidé de mettre fin à la militarisation du conflit et de la société palestinienne, mais aussi au financement semi-officiel des militants des Brigades d’Al-Aqsa qui sont membres du Fatah. Le Hamas a alors voulu profiter du fait que les Brigades d’Al-Aqsa avaient besoin d’argent, non seulement pour survivre, mais aussi pour continuer à mener des attaques. C’est ce que nous voyons dans le film : le Hamas recrute Ibrahim qui a besoin d’argent.
La scène de la dispute autour de la dépouille d’Ibrahim illustre bien cette période.
Y. A. C’est une scène qui est arrivée dans la réalité. Lorsqu’on nous l’a racontée, nous avons décidé de l’utiliser comme un moment clé du récit. Depuis quelques temps, Badawi se demande si Ibrahim (Al-Masri) reçoit vraiment de l’argent du Hamas, et cette scène répond à ses doutes : Ibrahim travaillait bien avec l’argent du Hamas derrière le dos de ses camarades des Brigades d’Al-Aqsa.
A. W. Comme on le voit dans le film, la région de Bethléem est sous le contrôle de l’Autorité palestinienne. Mais lorsque celle-ci a dit, nous avons besoin d’un cessez-le-feu avec les Israéliens, certains militants l’ont accepté, d’autres non. Le Hamas a utilisé le fait que certaines personnes comme Ibrahim et Badawi le refusaient et voulaient continuer à perpétrer des attaques contre Israël. À l’époque, à cause de ce besoin d’argent, il arrivait que les militants du Hamas et des Brigades d’Al-Aqsa revendiquent une même attaque. Ici, Ibrahim était un leader du Fatah mais qui a mené l’attaque suicide avec l’argent du Hamas. Tout le monde savait qu’il était le leader des Brigades d’Al-Aqsa, mais bien sûr le Hamas voulait dire qu’il avait mené cette attaque avec leur argent, qu’il était considéré comme l’un des leurs. C’est pourquoi, dans un cas pareil, on pouvait voir dans les territoires occupés des affiches disant, Ibrahim Al-Masri, martyr leader du Fatah et sur d’autres, Ibrahim Al-Masri, martyr leader du Hamas.
Comment l’Autorité palestinienne a-t-elle procédé pour démilitariser les factions ?
A. W. Selon les accords d’Oslo, l’Autorité palestinienne avait le droit à un maximum de 60 000 membres des forces de sécurité. L’Autorité palestinienne a voulu recruter les militants d’Al-Aqsa dans les groupes de sécurité officiels afin qu’ils arrêtent leurs attaques, mais elle prenait le risque d’être accusée de violer les accords. Les militants ont donc été officiellement embauchés au Ministère de la jeunesse, des femmes, etc., alors qu’ils travaillaient pour les forces de sécurité.
Quelles ont été les réactions des spectateurs israéliens et palestiniens au film ?
Y. A. En règle générale, les Israéliens ne vont pas voir les films sur le conflit parce qu’ils ont le sentiment qu’ils sont orientés. Celui-ci a battu des records de fréquentation. Même si nous leur montrons des choses qui peuvent les mettre mal à l’aise, ils viennent le voir.
A. W. Peu de Palestiniens des territoires occupés l’ont vu, mais les Arabes israéliens l’ont vu et l’ont aimé. Ils le trouvent équilibré. Par ailleurs, certains Juifs le trouvent pro-Palestiniens, certains Palestiniens le trouvent pro-Israéliens, et certains Juifs le trouvent pro-Israël. Les réactions sont diverses à cause de cette absence de jugement.
Y. A. Fait incroyable, aujourd’hui, les services secrets israéliens projettent le film à leurs recrues potentielles. Ainsi, les futurs agents se rendent compte de la réalité du travail qu’ils seraient amenés à faire et y réfléchissent avant de signer.