Un baiser foudroyant, puis se retrouver « collés » de manière arbitraire et prosaïque… Main dans la main démystifie la rencontre amoureuse : comme s’il y avait coup de foudre sans la dimension « du désir » qui fait que l’on voit tout en rose…

Oui c’est vrai, mais je voulais avant tout traiter du rapport fusionnel, sous différentes formes : un frère et une soeur qui habitent encore ensemble (Joachim et Véro), et deux amies dans un rapport d’exclusivité sentimentale (Hélène et Constance). Et puis Hélène et Joachim, frappés par le sort, se retrouvent liés, collés et cela crée une fusion arbitraire, magique, pas du tout psychologique qui va les isoler, les rapprocher et par la force des choses les défusionner des deux autres.

Au départ, il n’est pas question d’amour, entre Hélène et Joachim, ils subissent leur sort et a priori tout les sépare. Mais ce sortilège les propulse dans l’intimité de l’un et de l’autre… pour finalement s’apercevoir qu’ils s’apprécient, qu’ils se comprennent, qu’ils se complètent. Vivre avec quelqu’un au quotidien est toujours une expérience intime particulière. Je crois qu’on ne connaît pas vraiment les gens tant qu’on ne vit pas avec eux.

Pourquoi cette envie d’aborder le sujet de la fusion ?

J’ai un frère qui est né le même jour que moi, à deux ans d’écart. Du coup, on fêtait nos anniversaires en même temps… Je ne sais pas si c’est dû à ça mais je suis très fusionnelle dans la vie, l’autre est presque une extension de moi-même. C’est parfois difficile à vivre car derrière ces rapports fusionnels se cache la peur de l’abandon. Bref, je trouvais rigolo de traiter de cette expérience de « couple » fusionnelle. Le cinéma peut permettre de concrétiser des choses encombrantes dans la vie, pour s’en amuser et peut-être mieux les supporter.

Mais le film est une rencontre entre deux personnages, qui vont évoluer ensemble tout au long de l’histoire. C'est un parcours initiatique. C’est le point commun de mes trois films. La rencontre, le couple et ce qu’ils ont appris. Dans La Reine des pommes c’était la rupture sentimentale qui lui permettait de rencontrer Rachel, d’être ainsi sujet de sa vie, dans La Guerre est déclarée, c’est la perte de l’insouciance, et l’épreuve qu’ils surmonteront ensemble, et dans Main dans la main, c’est une rupture forcée, qui amène une ouverture et une rencontre.

Etre collés l’un à l’autre au sens premier du terme… Comment vous est arrivée cette idée à la fois métaphorique et très visuelle ?

Je crois qu’elle m’est venue lorsque j’étalonnais La Guerre est déclarée – alors que j’étais en train d’écrire le scénario du film avec Jérémie Elkaïm et Gilles Marchand. Face au split screen qui met en parallèle des images différentes pour en comparer les couleurs, je me suis dit : « Tiens, c’est marrant, on a l’impression que ces deux plans hétéroclites sont collés. » Même si l’idée était loufoque et risquée, c’était une vraie excitation de spectatrice, le moteur. Ce qui est jubilatoire avec le cinéma, c’est qu’on peut tout s’autoriser, à condition de bien l’incarner. C’est ça qui est difficile, pas d’avoir des idées. Comme dans vos deux précédents films, il n’y a pas de second degré chez vos personnages. On a un accès direct à leur intériorité, ils ne sont jamais dans la duplicité ou la manipulation.

J’aime quand les personnages suivent une ligne claire, qu’ils disent les choses et agissent de manière frontale. Je suis très premier degré dans la vie, c’est peut-être pour ça. J’aime aussi quand les personnages ont une vraie intelligence de coeur, même quand ils sont méchants ou agressifs comme Constance, ou Rachel dans La Reine des pommes, ils sont humainement corrects. C’est ainsi qu’ils peuvent tous cohabiter ensemble. Ils ont une forme de grandeur, qui ne les rend pas mesquins. Pour moi, ce sont des héros modernes.

Joachim et Hélène, c’est d’abord deux milieux sociaux que tout sépare radicalement…

… Oui dans la forme mais pas dans le fond. Ils regardent en fait dans la même direction. C’est ce qui fait qu’ils s’aimeront. Même si Hélène Marchal a un chauffeur, elle rejoint Joachim sur le plan politique : ils ont une même façon d’aborder la vie, de se comporter. Elle est davantage que lui dans l’apparence, mais elle finit par abandonner son masque.

Je viens d’un milieu très mélangé socialement. Ma mère était issue d’une grande famille de fromagers, elle avait des précepteurs quand elle était petite. Alors que mon père est un fils d’immigrés italiens, peintre et sculpteur. J’ai l’impression de connaître tous les personnages du film, de les avoir rencontrés, que cela soit le ministre, Nelly, la petite assistante, Jean-Pierre le voisin dépressif ou la famille de Véro et Jojo. Je trouvais ça amusant de faire cohabiter des personnages socialement si différents.

Vous jouez avec les clichés mais vous n’êtes jamais méprisante…

Pour moi, c’est plus facile de partir du cliché, mais ne pas coller à son image est toujours un défi. Sur Main dans la main, le plus difficile était justement d’obtenir cet équilibre. Par exemple, la famille de Véro et Jojo est assez chargée : ils vivent en communauté dans cette maison à la campagne, il est miroitier, elle est factrice, le mari, J.F., prof de sport qui aime regarder la télé… mais tout cela n’implique pas pour autant qu’ils se comportent comme des beaufs. Personnellement, je suis très touchée par le personnage de J.F. et la dévotion qu’il a pour sa femme, on ne s’y attend pas.

Au cinéma, les personnages stéréotypés m’intéressent car derrière cette apparente simplicité, c’est toujours plus compliqué et particulier. Même s’ils ont l’air naïf, les personnages ne sont pas idiots, ils ont une profondeur, une intelligence humaine. J’adore que Véronique soit fière de son travail, parce que pour elle l’important est d’avoir un travail, même si le salaire est modeste.

Pour autant, je comprends tout aussi bien Hélène Marchal et Constance de La Porte. Elles ne sont pas dupes de leur isolement doré mais en même temps, elles n’ont pas envie d’être pauvres et elles ont raison, c’est chiant d’être pauvre. Mais je ne joue pas non plus les pauvres contre les riches.

Le film n'est pas politique dans ce sens là. Le plus important, ce n’est pas le travail qu’on fait ou l’argent qu’on gagne, ou la façon qu’on a de s’habiller, ou de se tenir à table mais la question de fond : quelle entente on a. Et puis ce qui est excitant dans une histoire, c’est la trajectoire des personnages, qu’ils évoluent. C‘est leur chemin qu’on raconte. D’ailleurs à la fin du film, tous les personnages ont bougé.

Le film démarre sur des chapeaux de roues avec ce montage alterné entre Joachim et Hélène…

J’aime quand des pans de narration vont très vite, avec des voix off qui accélèrent l’histoire et les explications. Philippe Barrassat fait la voix du narrateur depuis mon premier film.

On pense forcément à Truffaut mais pas comme effet de citation ou volonté de se placer dans une filiation, mais parce que vous avez besoin des outils qu’il a déjà expérimentés…

Oui, parce que c’est nécessaire au film. J’agis au ressenti, à l’instinct. C’est comme quand on fait de la cuisine : on bidouille, on triture, on met les mains dans le cambouis. J’adore cette voix qui nous raconte des histoires et nous redit certaines choses au cas où on ne les ait pas bien comprises. J’aime aussi le moment où chaque personnage intervient pour donner sa petite explication sur pourquoi Joachim et Hélène sont collés. Ce n’est pas réaliste, tous ces médecins dans le même bureau, mais ça ne m’intéresse pas de reproduire la réalité, en tout cas pour l’instant.

Comment s’est passé le tournage ?

L’idée était de rester dans une économie assez réduite, comme pour les précédents films. On était quinze sur le plateau, ce qui reste assez léger, mais le tournage à l’Opéra était lourd, car le lieu est très grand, toujours en activité et nécessite donc une vraie organisation, ce qui n'est pas mon fort. Même s’ils ont été super avec nous, (Brigitte Lefèvre et toute son équipe), et nous ont déroulé le tapis rouge, cela demandait une grande préparation et beaucoup d’énergie de tourner dans un décor aussi énorme, où il y a toujours des spectacles, des répétitions...

L’autre chose compliquée était que le film a commencé alors que l’aventure de La Guerre est déclarée n’était pas terminée. Le tournage du film s’est interrompu et étalé d’octobre à février. On alternait ainsi la promotion pour La Guerre est déclarée et la préparation du tournage qui continuait.

Et puis je me suis rendue compte que la direction et le rythme de mes autres films étaient marqués par le fait que je joue dedans. Là, c’était une expérience très différente et très enrichissante pour moi de travailler avec une vraie actrice, Valérie Lemercier, qui porte le film avec Jérémie.

Ils auront dû se quitter pour aboutir à cet amour. « C’est pas vous que je veux quitter, c’est moi que je veux retrouver. », dira Joachim à Hélène…

Oui, à ce moment-là de leur relation, il sent que c’est trop anxiogène. Elle est tellement névrosée qu’elle y trouve son compte, elle a envie de continuer comme ça, mais lui sent qu’il est à une limite et s’en va. Quand ils se retrouvent, c’est après être passés par l’expérience de la solitude, leur fusion est choisie, pas du tout subie. Ils se respectent et peuvent s’aimer au sens généreux du terme, pas narcissique, pas parce que l’autre leur renvoie quelque chose mais parce qu’il est comme il est : un tout magnifique.

Vos personnages vont tout le temps de l’avant mais ils n’oublient pas d’où ils viennent, le passé pèse malgré tout, on n’est pas dans l’utopie…

Les personnages de Main dans la main sont intègres, ils ne tournent pas la page, ne renient pas leurs origines. Ils sont tous un peu handicapés de la vie et se sont construits avec ça. Joachim et Véro ont perdu leurs parents dans un accident d’avion et ont été élevés par leur grand-mère. Un abandon pareil isole et laisse une trace indélébile, j’imagine. Hélène, elle, a sans doute eu des parents assez toxiques qui ne l’ont jamais comprise.

Elle s’est détachée de ça tout en restant fidèle à un lien culturel, la danse, qui fait qu’aujourd’hui, elle est prof de danse. Quant à Constance, il y a beaucoup de mystère autour d’elle. C’est une insoumise, une révoltée, un électron libre, elle est née punk !