"L'héritage d'Alfred Kinsey est considérable. Il a réalisé la première étude scientifique de la sexualité humaine et défini les grandes lignes de la recherche en sexologie et de la sociologie de la sexualité. Dix ans après sa mort, en 1966, William Masters et Virginia Johnson publièrent leur grande étude, Human Sexual Response (les Réactions sexuelles), deuxième révolution après celle de Kinsey, mais qui n’a été rendue possible que par les directions que Kinsey avait lui-même indiquées. Leur étude redéfinissait la sexualité comme un trait sain de l’être humain, un élément inhérent à son existence même. A la fin des années 1960 et au début des années 1970, l’Amérique s’éveillait à la révolution sexuelle, et des millions de lycéens et d’étudiants suivaient les cours d’éducation sexuelle que Kinsey avait inventés plusieurs dizaines d’années plus tôt…
Mais dans le domaine de l’épidémiologie et de la sociologie de la sexualité, le rapport Kinsey reste l’étude fondamentale de référence. De nombreuses critiques ont été faites quant à la méthode, mais nous étions au début de cette exploration, et les critiques ont plutôt été d’ordre moral, éthique, idéologique que réellement scientifiques. Aux USA, encore aujourd’hui, de nombreuses controverses existent sur Kinsey menées par les lobbies puritains que les révélations du rapport Kinsey gênent profondément, notamment en ce qui concerne les comportements et les pratiques sexuelles, l’existence de l’homosexualité, le caractère sexué de l’enfant...
Lors de la parution de son rapport, Kinsey a lui-même été accusé de recherches illégales sur les enfants et de pédophilie. On peut rappeler que Freud, en 1905, avait fait l’objet de mêmes accusations, de pédophilie et de pansexualisme, c’est-à-dire de voir du sexe partout, notamment là où il n’était pas !
En France, à sa parution en 1948, le rapport Kinsey a fait l’effet d’une “bombe”. Ce volumineux ouvrage de plus de 1000 pages, constitué d’innombrables chiffres et données scientifiques, donc extrêmement difficile à la lecture, a été vendu à plus de 100 000 exemplaires ! L’édition française de l’époque comportait même un bandeau “Toute la ville en parle”, évoquant le très fort impact populaire de ces idées. Il faut se replacer dans les conditions de l’après guerre, dans la société bourgeoise française qui ne parlait pas de sexe, qui condamnait l’homosexualité et l’avortement, qui portait un jugement moral sur la sexualité et taxait tout comportement outrancier d”atteinte à la pudeur” ! Le rapport Kinsey mobilisa fortement les praticiens de la sexualité, médecins, gynécologues, psychiatres, psychanalystes... qui se sont sentis confortés dans leur action.
Dans les années qui suivirent, fut mise au point la pilule contraceptive (1956) et créé le Mouvement Français pour le Planning Familial (1960). Dix ans plus tard Pierre Simon, gynécologue et homme politique, fera, dans la lignée de Kinsey, une étude sur 2 600 sujets, hommes et femmes, dit Rapport sur le comportement sexuel des français, publié en 1972, qui eût un impact considérable à un moment où les mentalités étaient prêtes à accepter l’évolution des moeurs. Cette étude est une photographie de la sexualité des français, révélant le nombre de partenaires, la réalité de la pratique de la masturbation, de la fellation, l’existence de la sodomie et surtout osant parler d’homosexualité à une époque où cela était encore inacceptable.
Vingt ans plus tard, en 1993, le rapport Spira, intitulé Les Comportements sexuels en France, complètera les données de Kinsey et de Simon par une étude épidémiologique et statistique sur ces comportements et leurs modifications au cours de l’épidémie du sida. C’est une enquête par téléphone faite sur 20 000 sujets, hommes et femmes, avec des méthodes statistiques plus contemporaines. Dans tous les pays occidentaux, de telles études statistiques ont été faites,toujours dans la lignée du fondamental rapport Kinsey.
Tous les sexologues, en France aujourd’hui, savent l’apport considérable de Kinsey à la connaissance de la sexualité humaine et l’étape fondamentale qu’a constitué son rapport pour initier la connaissance moderne de la sexualité. Il ne faut pas oublier que les grandes innovations de son travail ont été de montrer que les comportements sexuels étaient très influencés par le contexte culturel, le milieu social, l’apprentissage et les valeurs morales. Qu’il a été le premier, d’une part à décrire les comportements sexuels infantiles, d’autre part à montrer la réalité de l’homosexualité et à dire qu’il s’agissait d’une variante “normale” de la sexualité humaine. Il a enfin été le créateur du concept de bisexualité. Alfred Kinsey est un pionnier de la sexologie, il a osé ce que d’autres condamnaient à une époque fondamentale de l’évolution des sociétés occidentales."
Philippe Brenot