Pourquoi avoir choisi la musique reggae ?
Depuis mon petit village d'Odienné dans le nord de la Côte d'ivoire, je me suis mis au reggae en écoutant Bob Marley. Un jour je suis tombé sur un homme qui parlait anglais et je lui ai demandé de me traduire les chansons de Bob Marley et de Burning Spear. C’est là que j’ai découvert le combat du reggae. A l'époque on dansait sur le reggae comme sur toutes les autres musiques et on ne connaissait pas le combat qu'il y avait derrière. Quand j'ai décidé de chanter, j’ai abordé des sujets sur l’injustice. Par exemple chez nous il y a les histoires de caste. Les griots n’ont pas le droit de se marier avec tes descendants de nobles. C’était une injustice qu'il fallait dénoncer, et c'est ce que j’ai fait dans ma toute première chanson, « Djéli ».
Pourquoi, avant même la musique, es-tu devenu militant ?
C'est justement la musique reggae qui a fait de moi un militant. Quand je voyage, je découvre que les gens s’expriment et réclament leurs droits. En plus de la découverte du reggae, les voyages m'ont aussi ouvert les yeux. Et j'ai aussi appris à travers la télé et les livres, l’histoire des peuples. Je me suis dit qu'il fallait éveiller les consciences et les gens. Si la France, depuis le Moyen Age est arrivée à ce niveau aujourd'hui, il n’y a pas de raison que nous n’y arrivions pas. Mais pour cela il faut du travail II faut des gens comme nous pour pousser les peuples.
Quel lien entretenais-tu avec la guinée dans ta jeunesse?
Mon premier contact avec la Guinée était en tant que commerçant. Mon père est décédé en 1987 et mon grand frère, son héritier, était un simple menuisier qui n’avait pas les moyens d’assurer les frais de scolarité des 4 autres garçons. Il nous a demandé si l’un de nous pouvait arrêter d'aller à l’école pour l'aider. J'avais la musique dans la tête mais je n'osais pas en parler. J’ai dit que je voulais bien arrêter l’école pour chanter. Mais il a dit non. Pour les gens de chez moi, la musique n'est pas un métier. Il m’a donc demandé de faire du commerce.
Au départ donc, je devais acheter quelques cartons d’œufs de poule pour les vendre en Guinée. Je suis allé prendre le camion à la frontière pour aller à Kankan de l’autre côté. J'ai vendu les œufs et avec cet argent j’ai acheté des pagnes que j’ai vendus à Odienné. Et là, le commerce a commencé à marcher. Mais j’avais toujours mon projet en tête... Je me suis donc débrouillé pour ne plus faire de bénéfices. Après une dizaine de voyages, mon grand frère m’a demandé de faire les comptes. Il m’a regardé dans les yeux et m’a dit qu'il savait que je ne voulais plus faire de commerce au fond, mais chanter. "Donne moi mon argent et fais ce que tu as envie de faire". C'est comme ça que j’ai eu ma liberté pour aller faire de la musique.
Dans le film, tu interviens entre les deux tours de l'élection présidentielle en guinée, entre Alpha Condé et Cellou Diallo. Comment s'est monté le collectif d'artistes et quel a été ton rôle ?
La Côte d’ivoire a connu beaucoup de difficultés à cause des hommes politiques. Donc lorsque j'ai entendu qu’il y avait de gros conflits sur les résultats entre les deux tours, j’ai contacté un ami et je lui ai proposé qu’on fasse un morceau pour attirer l’attention des populations sur la situation. Et éviter ainsi que la Guinée ne reproduise les mêmes erreurs que la Côte d'ivoire. Nous avons également invité des artistes guinéens qui ont adhéré à l'idée. Lors de la création du single, nous nous sommes dit qu’il ne fallait pas s’arrêter à ça. Nous voulons faire un concert afin que les différents protagonistes de la crise soient sur scène et qu'ils se donnent la main pour que les Guinéens sachent qu’ils ne sont pas des ennemis.
Quel rôle veux-tu jouer auprès des populations d'une part, et des politiciens d’autre part ?
J’aimerais jouer le rôle d’éveilleur des consciences, d'informateur et d’éducateur, sans être prétentieux. Auprès des politiques, j’aimerais être celui qui protège un peu les populations, une fois de plus sans être arrogant. Leur dire de façon diplomatique et sans agressivité ou hypocrisie de ne pas « mettre le feu ». Nous sommes en train d’écrire l’histoire de ce continent, faisons en sorte qu’elle soit bien écrite. Afin que nos enfants et petits-enfants soient fiers de nous. C’est mon objectif. Quand mes petits-enfants écouteront mes interviews et mes albums, j’aimerais qu’ils se disent : "Mon grand-père a fait tout ce qu'il pouvait".
Tu as chanté “il faut libérer les petits voleurs de la Maca, pour les remplacer par les grands qui sont dehors”. Que sais tu de l’état des prisons en côte d'ivoire et en Afrique, et quelle est ton opinion ?
Je n'ai pas encore visité les prisons. Mais quand on voit tes conditions de vie des gens qui sont en liberté, ça donne une idée de ceux qui en sont privés... Je souhaite que leurs conditions soient améliorées et qu'ils soient considérés comme des êtres humains. Un prisonnier est un humain qui a fait des erreurs. A sa sortie, il peut se remettre en cause, changer de comportement et reprendre une vie normale.
Michel Yao, qui travaille pour la ligue ivoirienne des droits de l'homme, dit dans le film qu'il a parfois peur de ne pas être a la hauteur des espoirs que les prisonniers placent en lui. As-tu parfois le même type de doute ?
Moi personnellement, je n'ai pas de doute car je suis un homme de conviction. Mais j'ai peur, je suis un humain, je peux faire des erreurs et c'est là que je m'inquiète. Les gens ne vont-ils pas être déçus ? Personnellement, je suis sur te chemin tracé par Bob Marley avec cette musique résistante. Je ferai tout pour que cette musique continue à résister, à être respectée et entre dans l'Histoire.
Tu as vécu à Abobo, comme Diabson Téré dans le film. Il essaye de s'en sortir par la musique et la culture. Quelle réaction as-tu eu en le découvrant dans le film ?
Quand j’ai vu Diabson, cela m'a rappelé mes débuts. Avant Abobo, quand j’ai fait mes premiers concerts, avec des amis on faisait aussi de l'affichage publicitaire! Quand j’ai sorti mes premiers albums, j’allais même dans certaines villes de Côte d'ivoire avec des cassettes dans mon sac, et j’allais voir les grossistes pour leur vendre.
Diabson me rappelle mon séjour à Abobo. Je dormais chez des amis et nous étions 4 ou 5. Je ne travaillais pas et on a été viré car on ne payait pas le loyer... La vie dans ces ghettos est très dure. Il y a beaucoup de reggaemen à Abobo car il y a beaucoup de gens qui galèrent. C'est comme en Jamaïque, il y a des portes paroles qui font passer les messages de millions de personnes. A Abobo, les gens ont envie de s’exprimer mais n’ont pas la possibilité de le faire.
Diabson dit qu'il n'y a pas de politique culturelle en cote d’ivoire. Partages-tu cette opinion ?
La culture est très négligée en général en Afrique car dans nos coutumes, l’artiste est vu comme « le dernier » de la société. Cela se reflète sur le comportement des dirigeants. Le chanteur est vu comme l'amuseur; le sculpteur est vu comme celui qui joue et le dessinateur comme celui qui n'a rien à faire. Ce qu'a dit Diabson est vrai. C'est à nous de dénoncer tout cela dans nos chansons et lors de nos rencontres avec les politiques. Dans les pays occidentaux, c’est le contraire, la culture représente le pays. J'espère que tout cela changera avec le développement.
Qu’as-tu pense de Rosine et de son combat en milieu scolaire ?
Quand j'ai vu Rosine, j'ai été impressionné de voir, qu'à son âge, elle a un tel esprit de mobilisation pour attirer l'attention des gens sur l'importance de l'éducation. J'ai été vraiment impressionné car quand j'avais son âge, je pensais que je n’allais à l'école que pour mes parents. Quand mes parents me réveillaient pour aller à l’école, je disais "Non, pas aujourd'hui, laissez-moi dormir" ! Sa démarche montre que les choses avancent, que l’espoir est permis et que les artistes qui se battent pour éduquer ne prêchent pas dans le vide. Si des jeunes comme ça existent, c'est parce qu'ils ont écouté nos messages.
J'ai d’ailleurs créé l’association "Un Concert, Une École”. Nous construisons des écoles avec les recettes de concerts dans le but de montrer le chemin de l'instruction à la jeunesse africaine et son importance aux parents. On a déjà construit plusieurs collèges et écoles primaires au Mali, au Burkina Faso et en Côte d’ivoire avec te concours du Programme des Nations Unies pour le Développement. C'est l'école qui va changer l'Afrique. Lorsque la majorité des Africains saura lire et écrire, ça changera tout. Les populations voteront alors pour un programme, poseront des questions et exigeront des réponses. Et la première question sera "Pourquoi l’Afrique est-elle très riche et sa population très pauvre ? " On ne peut pas accepter que l'Afrique détienne autant de matières premières et qu'elle soit si pauvre. Si des voix s'élèvent dans tous les pays africains pour dire que ce n'est pas logique, il n'y a pas de raison que cela ne change pas. Le comportement des hommes politiques sera obligé de changer.
Pourquoi as-tu décidé de participer à ce film ?
J'ai accepté de participer à ce film car pour moi c’est un film engagé. Il rentre dans la ligne directe de mon combat. Il montre que l'Afrique est en mouvement, quelle n'est pas ce que les gens pensent.
Un continent qui sort de 400 ans d'esclavage et de plusieurs années de colonisation ne peut être que traumatisé. Mais ce film prouve que l'Afrique est en train de se remettre de ce traumatisme et qu'il y a de l'espoir. Avec des centaines de Rosine, de Diabson et de Michel à travers l'Afrique, il n’y a pas de raison que les choses ne bougent pas ! Je suis un Africain optimiste. Cela fait seulement 52 ans que nous avons été libérés de la colonisation et de l’esclavage. Le travail doit être acharné et quotidien. Les combattants doivent être dans tous les pays. Il n’y a pas de raison que l’on n’avance pas et que dans 100 ans, l'Afrique ne soit pas différente.
Un mot pour ton public ?
Je dirais, mais pas seulement à mes fans, d’aller voir SABABOU car c'est un film qui leur permettra de comprendre que l'Afrique bouge à tous les niveaux, pas seulement pour les artistes. Il y a des gens qui malgré toutes les difficultés se battent à leurs niveaux pour qu'une autre Afrique soit possible. Allez voir SABABOU, et après on en parle !