Comment est né votre projet ?
Sophie Bredier : D'une constatation très simple: les marques de brûlure que ¡'ai sur la jambe et auxquelles je tiens beaucoup parce qu'elles témoignent de ma vie en Corée avant mon adoption. Je me suis dit que si je pouvais déterminer la cause de ces traces tangibles, je pourrais faire confiance à mes souvenirs. Je me suis aussi demandé comment les autres vivaient leurs cicatrices.
Myriam Aziza : Lorsque Sophie m'a parlé de ce projet, j'ai été particulièrement touchée par son histoire et celle des quelques personnes qu'elle avait déjà rencontrées.
C'était aussi pour moi, une façon indirecte de réfléchir sur mon histoire, puisque ma mère a été adoptée suite à la déportation de ses parents. J'avais besoin de déceler la part d'héritage d'une histoire interrompue. Nous voulions réfléchir sur l'existence d'une première vie, ailleurs, qu'au fond on n'oublie pas parce qu'elle est inscrite en soi comme une cicatrice.
S. B. : C'est d'ailleurs sur la question de la transmission des traumatismes que nous avons commencé à travailler. L'idée d'un film commun est donc née de nos discussions autour de nos histoires respectives.
Comment avez-vous précisé la forme du film ?
M. A. : Nous avons d'abord tourné les interviews en vidéo et avons gardé celle d'Elie, de Ta Ouy et de Frédérique. Comme nous n'avions pas d'argent, nous tournions quand nous le pouvions. Nous voulions que chaque interview constitue une rencontre et une étape importante dans la quête de Sophie. Nous ne voulions pas simplement « feuilleter » les entretiens mais qu'ils restent autonomes, qu'ils aient valeur de témoignage en soi, tout en étant reliés au sens du film.
S. B. : Puis, quand nous en avons eu les moyens, nous avons tourné en 16 mm la partie me concernant. Nous voulions un support différent: de la pellicule, pour rester plus proches de la fiction. Nous avons alors concentré le tournage sur dix jours et avons délibérément choisi un dispositif frontal, brut, pour aller toujours à l'essentiel afin de privilégier l'idée du face-à-face.
Comment avez-vous travaillé ensemble ?
M. A. : Nous avons vraiment tout fait, tout pensé et tout préparé à deux: les repérages, les cadrages, les entretiens, le montage...
S. B. : Au départ, je ne voulais pas être dans le film...
M. A. : Mais je trouvais dommage que l'histoire de Sophie ne serve qu'à déclencher la parole des autres. J'avais envie d'en savoir plus sur elle. On a donc décidé qu'elle serait le fil conducteur du film pour que les témoignages s'éclairent et se répondent les uns les autres.
S» B. : Mais, nous ne voulions pas faire un film sur les problèmes liés à l'adoption. L'adoption devait plutôt servir comme point d'appui pour évoquer les questions de la mémoire et de ses « failles ». On a essayé de travailler par fragments de vie. Je savais qu'à partir du moment où j'acceptais d'être à l'image, je me mettais en danger au nom du film. C'est en cela que la coréalisation participe de la mise à nu.
Comme j'avais entièrement confiance en Myriam, devant la caméra j'arrivais à m'abandonner à l'instant. De plus, je ne pouvais pas me protéger ou essayer de contrôler mon image puisqu'il y avait un contrat tacite entre nous.
M. A. : Ce qui ne signifie pas que l'une était devant la caméra et l'autre derrière. Ce n'est pas mon regard sur Sophie mais un double regard convergent et complémentaire.
Pour ma part, il était plus extérieur, non « encombré » de liens. Et pour maintenir cette distance, nous avons justement travaillé avec un cadreur à qui nous donnions des indications concertées.
Quelle est la part fictionnelle de votre film ?
M. A. : Nous voulions que le spectateur puisse s'identifier à l'histoire à travers la quête de Sophie. À partir de là, nous avons beaucoup scénarisé le projet comme pour une fiction. Celle d'une personne qui ne connaît pas toute son histoire et qui part à la recherche d'indices susceptibles d'éclairer son passé face à des personnes qui témoignent du leur.
S. B. : Il fallait à la fois trouver des séquences qui relancent et mettent à l'épreuve mes souvenirs et d'autres qui provoquent des réactions et des situations imprévues. La difficulté consistait à imaginer un cadre suffisamment ouvert à la surprise. Chaque scène avait été imaginée à l'avance sans que nous puissions prévoir tout son contenu, ce qui supposait que des situations nous échappaient. En cela c'était le réel du documentaire.
M. A. : Par exemple, avec les parents de Sophie, nous avions décidé qu'elle leur demanderait de regarder les papiers de son adoption devant la caméra. Nous ne pouvions pas prévoir les conséquences...
S. B. : Car même si cela paraît difficile à croire, je n'avais jamais réussi à les regarder avec eux. Je crois qu'on savait tacitement qu'il y avait un secret autour de ces papiers.
C'est certainement la présence de la caméra qui a permis de le lever. On a gardé cette séquence dans le montage pour témoigner du malentendu qui peut exister lorsque chacun cherche à préserver sa propre vérité.
M. A. : Il est aussi arrivé que les aléas de la vie s'entremêlent au film. Par exemple, c'est Frédérique [la jeune femme tatouée qui allait abandonner sa fille] qui a proposé d'être filmée.
S. B. : C'est avec elle et son histoire que j'ai pris conscience que j'avais pu être abandonnée pour d'autres raisons que celles que j'imaginais. C'était la première fois que jetais confrontée à la question de l'abandon. Le film s'est construit au fur et à mesure des découvertes révélées pendant le tournage et auxquelles il fallait s'adapter.
Sophie représente le lien entre les différentes personnes du film...
M. A. : Tout au long du film, elle précise son rapport avec chaque personne interviewée et dont les témoignages l'aident à avancer, à dépasser certains doutes autour de son passé. En abordant toutes ces histoires individuelles, nous voulions montrer en quoi l'histoire d'autrui parle de la nôtre et l'éclaire. On voulait aussi évoquer les cicatrices de l'Histoire comme celles de la déportation à travers l'expérience d'Elie ou de la guerre du Cambodge avec Ta Ouy.
S. B. : En filigrane, il s'agissait pour nous de parler de la perte d'une famille ou d'un pays. Au-delà de l'aspect très intime et personnel, on voulait évoquer le besoin pour chacun de reconstituer un roman familial pour affirmer une identité, et se réapproprier son passé.
Entretien réalisé par Marie Queysanne pour le dossier de presse du film.