Quelle est l’origine du film, qu’elle en est l’inspiration première ?
Je suis partie de ma propre adolescence, notamment d’un professeur de français que j’ai eu à l’âge de 12 ans et que j’aimais beaucoup. Je l’admirais et elle me renvoyait une image positive qui m’a permis d’avancer.
Cette femme était pour moi à la fois un modèle et une référence. Je voulais être sa préférée. Je pense que nous avons tous eu au cours de notre scolarité un professeur qui nous a marqué et j’espère qu’en voyant le film chacun retrouvera une part de son adolescence. Il s’agissait aussi à travers cette histoire, d’aborder la question de la construction de la féminité à cet âge très particulier, entre l’enfance et l’âge adulte peu montré au cinéma, qui affectionne davantage les histoires d’adolescents de quinze, seize ans. Madame Solenska représente l’image de la femme adulte inaccessible, une image projetée de la femme idéalisée et parfaite, donc erronée, qui contraste avec l’image beaucoup plus banale et austère de la mère.
Sophie Bredier, la co-auteur du scénario a de son côté introduit le personnage d’Antoine et à travers lui la question de la triangulation dans le désir. Cela nous a permis de dramatiser le récit autour de ces trois personnages et des sentiments qui circulent entre eux.
Comme dans toute passion, il y a de la jalousie et de la haine, de la beauté et de la disgrâce. Avec Sophie nous nous sommes également inspirées, pour certaines répliques, d’anecdotes réelles.
Face à certains propos provocateurs ou violents d’élèves, les professeurs peuvent choisir de réagir par la sanction ou, s’ils ont le sens de la répartie, de répondre sur le même ton, avec humour et provocation. Ils se montrent alors plus forts que les élèves dont ils brisent les remarques. C’est souvent ces professeurs qui emportent l’adhésion des jeunes.
Qu’est-ce qui vous intéressait dans ce rapport, dans ce face à face entre cette adolescente et ce professeur qu’elle admire passionnément ?
J’avais envie d’exprimer quelque chose autour du pouvoir que peut avoir un professeur sur ses élèves lorsque la frontière entre éducation et séduction devient floue. Certains professeurs en jouent plus ou moins consciemment, souvent pour combler une blessure narcissique.
Leur classe est leur théâtre et les élèves leurs meilleurs spectateurs. Mais ils ne se rendent pas toujours compte de l’impact que cela peur avoir sur eux, surtout sur un adolescent solitaire en demande d’amour et de reconnaissance comme Juliette. A travers cette histoire, il s’agit de faire le portrait de deux solitudes, celle d’une enfant qui comble la sienne par son imagination, et celle d’une adulte qui elle, se réfugie dans le miroir positif que lui renvoient ses élèves.
La solitude, c’est une réalité qui vous touche ?
Je pense que la solitude que traverse Juliette est universelle et peut être ressentie par tous, à tout âge, homme ou femme. Sophie et moi avons pioché dans nos propres vies, dans nos blessures d’enfant mais aussi dans nos souffrances d’adulte.
Ce qui m’intéressait c’était vraiment d’être dans le point de vue de Juliette, dans sa tête. On doit deviner, partager ses émotions en restant constamment dans son regard et ressentir de l’empathie pour elle, même lorsqu’elle dérape, trahit ou dénonce. En accompagnant son ébranlement intérieur, on doit percevoir combien ses sentiments la débordent et la poussent parfois à des extrémités insoupçonnables.
Lorsque nous avons commencé à raconter cette histoire, le personnage de Madame Solenska ainsi que celui de la mère étaient plus développés, les relations de Juliette avec sa famille aussi, mais j’ai trouvé que ces orientations nous faisaient perdre Juliette, qu’il fallait se resserrer sur elle, capter au plus près son regard et ses blessures. Peu à peu, le récit s’est élagué.
Pourquoi avoir ancré ce face à face dans une démarche beaucoup plus sensorielle que cérébrale ?
Je pense que le fantasme se nourrit de l’imaginaire et de ce que l’imaginaire prend dans la réalité pour se construire : une robe, une couleur, une odeur… Juliette est une adolescente introvertie, qui parle peu, il fallait donc que ses émotions se ressentent physiquement, s’éprouvent émotionnellement.
Je souhaitais transmettre ce qui la traverse grâce aux images, par un travail sur les sensations. Juliette est en manque de beauté, de couleurs, en manque d’amour et ce manque s’exprime davantage par le corps, les sens que par une approche intellectuelle.
Dans les premières versions du scénario, Juliette dévorait chaque film ou chaque livre que Madame Solenska évoquait durant ses cours, mais cette forme d’admiration me semblait moins cinématographique. Le paramètre sensoriel me semble plus fort.
Vous avez beaucoup joué en ce sens sur le rapport aux couleurs, en créant notamment une différence sensuelle entre la mère et le professeur…
Je voulais exploiter les couleurs sur plusieurs niveaux. Si Juliette avait eu une mère plus lumineuse, plus tendre en apparence, ayant peut-être plus de temps pour s’occuper d’elle, elle n’aurait pas ressenti cette attirance pour Madame Solenska.
Pour moi Juliette n’est pas amoureuse de Madame Solenska, c’est un sentiment plus global, plus confus. Elle est en demande d’amour et de reconnaissance, elle recherche un contact affectif, un contact qui peut aussi passer par une attirance sexuelle, mais qui reste vague.
Dans l’approche des tonalités visuelles, au-delà de la recherche sur les costumes, j’ai également beaucoup travaillé avec Benoît Chamaillard, le chef opérateur, sur l’univers visuel du film. Je voulais de la lumière, du soleil, des couleurs vives, de la chaleur, qui par contraste, viennent accentuer la solitude de Juliette, sa souffrance.
Vous avez tourné en cinémascope, un choix qui peut paraitre étonnant pour un film plutôt intimiste ?
C’est un format que j’aime particulièrement parce qu’il ancre d’emblée le film dans la fiction. Il permet de dépasser le côté réaliste du film. Et puis, il permet aussi paradoxalement, de matérialiser dans l’image le vide qui entoure Juliette, et donc de faire ressortir son sentiment de solitude.
J’ai souhaité pour ce film, que la mise en scène soit au service du récit et de l’émotion. La sobriété permet ici de faire ressortir la force émotionnelle. Et puis un plan fixe, un champ contre-champ peut être infiniment plus puissant qu’un mouvement de caméra très élaboré. De même que dans l’écriture où nous avons élagué de plus en plus au fil des versions, j’ai essayé par ma mise en scène de trouver le plan juste, d’être dans une économie filmique qui permette d’atteindre une rigueur et une nécessité visuelle.
J’ai beaucoup d’admiration pour des cinéastes comme Bresson ou Haneke qui sont toujours dans une efficacité et une économie narrative maximale. Il n’y a jamais un plan de trop et la force vient de cette forme très épurée. Derrière ce classicisme apparent, il y a en fait une grande modernité.
Qu’est-ce qu’Alba Gaia Bellugi a apporté à cette adolescente blessée ?
C’est l’une des premières jeunes filles que j’ai rencontrée lors du casting. J’ai été séduite immédiatement, mais en même temps, saisie par une étrange angoisse face à elle ; elle dégageait une forme de mélancolie qui m’inquiétait. Elle collait presque trop au personnage. Et puis j’ai rêvé d’elle ; et me suis dit que si je rêvais d’elle, c’est qu’il devait se passer quelque chose ! Je l’ai revue et j’ai su qu’elle serait Juliette. Ce qui me plait chez elle, c’est qu’elle fait physiquement plus jeune que son âge, qu’elle parait très fragile alors qu’il se dégage d’elle en même temps une incroyable intensité, une réelle maturité. J’aimais beaucoup ce contraste.
Elle a apporté cette profondeur, cette force à Juliette. Alba Gaia a saisi son personnage très rapidement ; c’était facile, évident de la diriger, de la guider. Et puis elle est courageuse et volontaire, elle se lance avec énergie dans le jeu, même quand une scène l’effraie. C’était important pour moi de sentir qu’elle avait les épaules assez solides pour porter le film, car elle est de tous les plans.
Comment les autres élèves ont-il appréhendé l’univers du cinéma ?
J’avais envie de tourner au coeur même d’une classe, j’ai donc très vite recherché un collège qui serait d’accord pour accueillir le tournage d’un film. En échange je proposais d’animer un atelier cinéma avec une classe de cinquième qui serait celle du film, durant toute l’année scolaire, et de préparer ainsi le tournage de La robe du soir.
Nous avons passé un partenariat avec le collège Albert Camus de Thiais dans le Val de Marne qui correspondait parfaitement à ce que je recherchais. J’aimais l’architecture simple du collège, le fait qu’il ne soit pas trop grand, à échelle d’élèves.
Beaucoup d’établissements scolaires ressemblent à des prisons. Celui-ci n’est pas trop austère. Sa cour de récréation n’est pas rectangulaire, entourée de hauts murs. Elle possède une belle pelouse, des arbres… J’aimais aussi sa population, très mélangée, pas trop marquée socialement ou identitairement.
Ce collège pourrait se trouver n’importe où en France. D’ailleurs le reste du film a été tourné en Rhône-Alpes. Avec cette classe de cinquième, j’ai organisé des séances de travail autour du scénario, autour des différentes étapes de la réalisation du film et nous avons tourné certaines séquences afin que les élèves se familiarisent avec la caméra.
De mon côté, c’était une très bonne façon d’apprendre à les connaître, de m’imprégner de leur univers. Alba Gaia et Léo Legrand qui interprète Antoine, nous ont rejoints ensuite lors des répétitions, deux mois avant le début du tournage, et Lio est venue plusieurs fois pour les rencontrer.
Qu’est-ce qui vous a touché dans la personnalité de Lio ?
D’abord, je la trouve très belle. Je trouve qu’elle dégage une sensualité évidente, une manière d’assumer son corps, sa sexualité qui correspond parfaitement à ce que j’imaginais du personnage de Madame Solenska.
C’est une actrice très physique qui joue d’abord avec son corps. Sa diction également, sa voix très particulière reconnaissable entre toutes, apporte une singularité au personnage. Même si elle compose un personnage, je lui trouve certaines ressemblances avec Madame Solenska. Chaque comédien apporte ce qu’il est, son histoire, sa carrière. Il est porteur de lui-même et de ce que l’on projette sur lui. Lio avait totalement conscience de ça. Et le regard qu’elle a posé sur son personnage m’a permis de le faire évoluer.
Nous l’avions imaginée avec Sophie plus excentrique qu’elle ne l’est aujourd’hui. Lio a senti que ça ne passerait pas. Elle porte déjà en elle cette excentricité, il ne fallait pas en rajouter, cela aurait dénaturé le récit. Elle m’a poussée à rendre le personnage plus sobre, plus simple dans ses tenues. Elle avait raison et nous avons construit Madame Solenska autour de ce qu’elle est, de ce qu’elle dégage naturellement.
Que représente pour vous le roman de Pascal Lainé La Dentellière ?
C’est Sophie Bredier qui a pensé à ce livre qu’un de ses professeurs de français lui avait fait lire adolescente. C’est l’histoire d’un personnage qui, comme Juliette, bouillonne intérieurement, mais qui exprime très peu de choses et formule ses sentiments autrement qu’avec des mots. Je n’avais jamais lu ce roman, mais l’édition de poche avec ce tableau de Magritte La robe du soir en couverture m’a tout de suite marqué. Ce qui m’intéressait c’était de montrer ce rapport fétichiste qu’entretient Juliette avec l’objet livre qui porte en lui des signes pouvant révéler quelque chose de l’intimité de Madame Solenska.
Pourquoi avoir justement choisi ce même titre pour votre film ?
Je trouve qu’il porte justement en lui cette question de la féminité, de l’élégance et du fantasme. Le tableau de Magritte représente une femme nue face à la mer, la féminité dans son plus simple appareil, pure et sublimée par l’art.
Et puis, par rapport au milieu plus prosaïque de l’école, cela déplaçait le propos, illustrait les rêveries de Juliette. C’est d’ailleurs par la scène où Juliette se « déguise » en Madame Solenska, lorsqu’elle se maquille et s’affuble d’une robe de sa mère, que le spectateur prend conscience de ce qui se passe vraiment en elle ; c’est une scène clé du film.
Le moment où Juliette mange le cheveu de Madame Solenska est également une séquence importance. Elle cherche à intégrer l’autre, à la posséder. Elle veut s’approprier l’image de cette femme à laquelle elle n’a pas accès. C’est un peu vampirique…