Quel était le point de départ de Mother and Child ?

J’ai commencé à écrire le scénario en 1999, quand mes filles étaient petites. Je pensais parfois aux gens qui, pour une raison ou une autre, doivent vivre séparés de leurs enfants. L’idée-même me semblait insupportable. Au départ je voulais donc explorer la notion de séparation, la manière dont une séparation forcée peut former (ou déformer) la personnalité d’un parent ou d’un enfant.

Vous construisez un récit à travers trois femmes. Comment avez-vous développé cette acuité de la sensibilité féminine ?

Flaubert disait : « Madame Bovary, c’est moi ». Et ça me paraît tout à fait logique. J’utilise des vies de femmes, des corps de femmes, mais je parle de sentiments, de peurs, d’obsessions, de préoccupations qui me sont propres. Dans mon imaginaire, le désir féminin est plus vif que le désir masculin, il m’est donc plus facile de le mettre en scène. Tout cela vient, bien sûr, du fait que j’aime les femmes, qu’elles m’intéressent particulièrement, et que je ne me lasse jamais de les observer. Et non, elles ne sont pas toutes pareilles !

Vous avez choisi une construction narrative parallèle où chaque histoire fait écho aux deux autres…

A l’origine seuls les personnages de Karen et d’Elizabeth existaient dans le scénario. Mais passer de l’une à l’autre me semblait trop monotone. J'avais la sensation que tout tendait vers leur rencontre. Alors j’ai ajouté le personnage de Lucy qui est finalement devenu le fil conducteur. Lucy m’a permis d'aborder des thèmes comme le désir, l'absence et la frustration de ne pas être mère. Et son histoire m'a permis de dynamiser le récit.

Comment avez-vous choisi vos acteurs et notamment Samuel L. Jackson qui est ici à contre-emploi ?

Je choisis les acteurs de différentes manières. Certains sont une évidence comme Naomi; je pense à d'autres parce que j’ai déjà travaillé avec eux ou parce que je les vois bien dans un rôle. Pour moi, c’est un confort d’avoir un bon équilibre entre les visages connus et moins connus dans un film. Honnêtement, au départ, je ne pensais pas que Paul était le bon rôle pour Samuel. Je l’aime beaucoup comme acteur, et il arrive à incarner des personnages plus vrais que nature sans jamais surjouer. Il les investit avec beaucoup d'aisance. Parfait dans le rôle de Paul, il joue avec simplicité et élégance. Il a insufflé à son personnage une présence qu'il apporte souvent à des personnages d’une masculinité plus agressive. Je crois que les femmes trouvent ce genre de confiance en soi très sexy.

Elizabeth est le personnage pivot, elle est la fille de Karen et la mère biologique de l'enfant de Lucy. Pourquoi avoir choisi Naomi Watts ? Comment avez-vous travaillé avec elle ? Certaines scènes ont été tournées durant sa grossesse…

Il y a trois ans je me suis dit que Naomi serait l’actrice idéale pour interpréter Elizabeth. Avec elle, tout paraît facile. Avant le tournage, nous avons longuement échangé au sujet de son personnage, mais à part cela, je n’ai pas le souvenir de l’avoir beaucoup dirigée. D'emblée elle a imposé à son personnage une forme d'intelligence, de complexité et d'émotion. Que demander de plus à un acteur ? Et en plus, elle était très drôle sur le plateau. C’est une vraie Australienne délurée ! Certaines scènes ont effectivement été tournées pendant la grossesse de Naomi. Par exemple, quand elle est au lit en train de regarder son ventre, elle était enceinte de sept mois. C’était son bébé qui donnait des coups de pied. Le film a été tourné six semaines après son accouchement, alors qu’elle passait des nuits blanches et qu’elle allaitait…

Le personnage de Karen est un personnage emblématique. Annette Bening a été saluée pour son interprétation.

Quand j'ai commencé à écrire, je ne pensais pas à Annette parce qu’elle n’avait pas l’âge du personnage. Sa performance dans le film est extraordinaire. Elle a transformé le personnage de Karen, en guerre avec le monde, en un personnage ouvert à la vie. Mais ce n’est qu’une fois le film monté que je me suis rendu compte de la précision avec laquelle Annette avait décrit le parcours de Karen. Ce qui m’intéressait dans ce personnage, c’était son cheminement : elle accepte petit à petit l’impossibilité de certaines situations et réussit à être heureuse malgré cela.

Lucy est le personnage le plus actif dans sa volonté de construire sa vie. Elle est aussi la plus jeune. Elle sait ce qu'elle veut jusqu'à en oublier les conséquences…

J’aimais bien le fait que Lucy fasse partie d’une génération de fonceurs qui veulent tout, tout de suite. Mais bien entendu, il y a toujours des choses que l’argent, le succès ou le talent ne peuvent pas acheter. De plus, il y a un pont à construire entre les rêves et la réalité ; rien de tel que le fait de devenir parent pour vous obliger à faire cela. Devenir parent rend humble, parce qu’il faut accepter le fait qu’on est souvent trop fatigué, exaspéré ou frustré pour être un parent parfait. Cela commence la troisième semaine à trois heures du matin quand le bébé pleure encore, que vous êtes épuisé, et que vous vous dites : « Qu’est-ce qu’on a fait ? On a gâché notre vie ! » Kerry est parfaite dans le rôle de Lucy. Elle m’a appris que Lucy était une perfectionniste qui voyait sa stérilité comme un échec personnel. Cela doit être très douloureux.

On apprend beaucoup de la psychologie des personnages par les dialogues. Comment avez-vous articulé le dit et le non-dit ? Quel est le rapport des personnages à la parole ?

Ce que je n'aime pas dans ce qu’on appelle les character driven films, c’est que les personnages n’arrêtent pas de parler de leurs sentiments. Et de ce qu’ils ressentent à propos de leurs sentiments. Et de ce que cela leur fait de ressentir des sentiments. Et de ce que les autres ressentent à propos de leurs sentiments vis à vis de leurs sentiments. C’est ridicule ! Le vrai objectif, c’est de transformer la psychologie en comportement. Bien sûr, le comportement inclut ce que disent les personnages, mais le non-dit, ou la manière dont ils réagissent m’intéresse beaucoup plus. Hamlet peut dire : « Je suis paumé, dépressif, suicidaire et je me sens amer de ne pas savoir quoi faire sans me sentir coupable ou en échec. » Ou bien il peut dire : « Être ou ne pas être… » C’est à l’auteur de choisir.

Ce sont aussi les hommes qui permettent à Karen, Elizabeth et Lucy d'avancer. La parole masculine est libératrice pour ces femmes.

Souvent, dans les films où le rôle principal est féminin, les hommes sont une source de frustration. Elizabeth et Karen sont des femmes si compliquées, abîmées, obsessionnelles, qu’il me semblait intéressant de leur faire rencontrer des mecs biens. Des hommes compréhensifs, mûrs, simples. Ces femmes seraient-elles capables de s’adapter à cette générosité et de l’accepter ? Joseph, le mari de Lucy, n’est pas un ennemi. Il l’a soutenue pendant longtemps, mais il a fini par reconnaître qu'il voulait un enfant biologique. Faut-il lui refuser cet «instinct paternel » ?

Votre film nous livre un message fort : quel que soit notre âge, on a toujours le choix.

Ce que j'espère, c'est, comme Karen, parvenir à accepter des choses qui n’auraient pas dû arriver.

L'adoption est à la fois un choix et un renoncement...

Je crois à l’adoption. En faisant des recherches et en écrivant ce film, je me suis mis à envisager l’adoption comme une histoire d’amour. On s’y lance avec des intentions généreuses (donner de l’amour) et d’autres plus égoïstes (être aimé). Et comme n’importe quelle histoire d’amour, les adoptions sont parfois très heureuses, parfois désastreuses, et le plus souvent elles varient entre ces deux extrêmes. Comme tout ce qui relève de l’expérience humaine d’ailleurs. Une grande partie de la souffrance qu’éprouvent Karen et Elizabeth ne vient pas de l’adoption mais du vieux système d’adoption, dans lequel ni l’enfant, ni la mère biologique, ni la mère adoptive n’a le droit de connaître l’identité des autres membres de ce triangle. Le principe du secret a causé beaucoup de souffrance.

Votre film peut laisser penser que l'épanouissement d'une femme passe nécessairement par la maternité. Qu'en pensez-vous ?

Je crois que les liens sont essentiels pour l’épanouissement de chacun. J’ai pris la séparation forcée entre une femme et son bébé comme point de départ parce que cela me semblait être une atteinte à un lien très profond. C’est presque l’archétype du lien humain. Mais je connais des femmes qui ont choisi de ne pas en avoir ou qui n’en ont pas eu la possibilité, et qui sont très heureuses. Mais elles ont toutes des liens très forts avec des parents, un mari ou un conjoint, des amis, des neveux, des frères ou des sœurs… Qui peut vivre sans cela ?

Quelles sont vos sources d'inspiration ?

Mes parents, mes enfants, ma femme, mon frère…