"Mon père est ingénieur" : voilà un drôle de titre, qu’on dirait tiré d’un roman d’espionnage des années cinquante. Est-ce un message codé ?
Pour moi, c’était un titre qui rassemblait dans une formule énigmatique le mystère de deux identités : celle de Natacha (Ariane Ascaride), pédiatre, militante dans le quartier où elle est née, dont le prénom a à voir avec Natale, la Bonne Nouvelle et la Russie, et celle de Jérémie (Jean-Pierre Darroussin), médecin engagé dans l’action humanitaire à travers le monde, dont le prénom veut dire “élevé jusqu’à Dieu” et dont la fête est inscrite le 1er Mai ! Ils ont appris le russe ensemble, comme un nouvel esperanto, et la phrase tirée de leur guide de langue Mon père est ingénieur est devenue aussi le symbole de tous leurs espoirs déçus. Ils se sont toujours aimés, même quand la vie les a un temps séparés ; j’ai voulu voir ce qu’il y avait dans leurs crânes, percer l’énigme, au sens fort, de leur amour et de leur engagement, de leur biographie... De ma propre biographie aussi, bien sûr.
Il y a dans le film, un peu comme dans Dieu vomit les tièdes, un véritable métissage de l’engagement communiste et de la foi catholique.
Oui, mais pas au même niveau. Pour moi ce sont les images qui sont chrétiennes : elles sont de l’ordre du sacré, de l'enfance, du permanent, du merveilleux. Cela fait vivre les personnages, c'est comme une sorte d'inconscient pour eux. Mais au niveau de l’engagement conscient, du discours, de la transformation du monde, c’est la tradition communiste qui s’impose, celle dont sont porteurs Natacha et Jérémie, par leurs parents... Comme si le fond, le contenu, l’objectivité étaient communistes et la forme, la manière, la subjectivité chrétiennes... Il y a dans ce film des choses figées, comme des natures mortes d’un côté, des choses en mouvement, de l’action possible de l’autre, et au milieu de tout ça, un personnage qui s’arrête de vivre, qui fait la grève de l’existence, parce qu’il ne sait plus gérer toutes ces/ses contradictions.
D’un côté, Natacha tombe mystérieusement en syncope, de l’autre, Jérémie se retire du monde. Tous deux incarnaient deux manières de s’engager, de faire de la politique, mais tout à coup, tout s’arrête...
Cela renvoie à la figure du militant, confronté à l’échec. Le sentiment d’inutilité de ce qu’il est en train de faire. Ce moment où l’on craque, moment que tout militant connaît et que moi aussi j’ai connu. Il s’y mêle tout à coup beaucoup d’orgueil : ce sont les autres qui ne suivent pas, qui ne sont pas ce qu’ils doivent être, etc. Le problème, c’est qu’on est structuré comme ça, on ne peut pas ne pas continuer ; moi, j’ai continué la politique par le cinéma, c’est comme ça que je m’en suis sorti.
Oui, mais ici vous ne désignez aucune issue collective.
Natacha se retrouve, malgré certaines victoires militantes, dans un univers rétréci et régressif. C’est la déception, le choc physique, puis la dépression. Ce que fait Vadino (Gérard Meylan), son voisin qui bat sa fille enceinte parce qu’elle aime un Arabe, fait penser à toutes les régressions identitaires que nous vivons, où le lien social disparaît dans un fantasme de pureté, sans rapport à ceux qui nous entourent ; de même Jérémie, dans l’action humanitaire, il n’a fréquenté que la mort, ça ne cesse jamais, du Rwanda au Kosovo, on a l’impression que l'humanité ne progresse pas.
Mais à la fin, Jérémie fait son autocritique. Il ne peut être du côté du pouvoir : l’urgence, l’humanitaire, c’était encore une manière pour lui de dominer le monde. Il va rester dans l’opposition, que Natacha avait choisi d’emblée. C’est en la rejoignant, dans son “coma éveillé” qu'il va paradoxalement se sauver, sauver sa disponibilité à désirer et à vivre encore.
Il y a ce petit jeu entre eux : “on continue ? on arrête ?”
J’ai trouvé cette phrase dans les mémoires du philosophe Jean Toussaint-Dessanti ; c’est un petit rituel qu’il avait inventé avec sa femme et je l'ai transposé pour Jérémie et Natacha. C’est un code. Ils savent qu’ils n'arrêteront jamais. Leur courage consiste plutôt à transformer sans cesse la manière dont ils continuent... Dans leurs vies publiques, mais aussi dans leurs vies privées.
Je voudrais revenir à ce que dit Vadino, le voisin de Natacha : “on ne va pas me retirer le fait d’être français. J’ai l’impression que vous ne jugez pas votre personnage à ce moment-là, qu’on peut à la fois entendre cette phrase pour et contre lui.
Contre parce que j’aime la France comme terre d’accueil des différences ; être français pour moi, ce n’est pas un pédigré, comme pour les chiens de race. J’allais dire : j’aimerais que ce soit toujours à conquérir, ce n’est pas transmissible... Notre identité est une construction infinie... Pour parce que je veux écouter, entendre, comprendre pourquoi ces gens-là disent ça. Je veux parler de l’état de frustration, de misère affective et intellectuelle, qui mène à cette attitude. Vadino dit : “je n'ai que ça”, et quand il dit ça, il dit vrai.
Dans ce nouveau film, vous jetez un regard sur la classe ouvrière très cru : peut-être n’a-t-il jamais été aussi peu idéalisé. Risquons une hypothèse : cette lucidité, vous pouvez vous la permettre, parce qu’il y a la parabole à côté. Ça vous permet de ré-enchanter le monde.
Il y avait déjà ce regard cru dans La ville est tranquille, mais c’est vrai, peut-être que la présence de la pastorale dans Mon père est ingénieur m’a permis d’aller au bout du désenchantement de mes personnages, pour les “racheter” dans l’histoire de la Nativité. Avec Vadino, c’est évident que j’ai pu aller au bout de sa “noirceur” parce que je savais que son personnage de “Méchant” serait pardonné à la fin du film, devant le berceau de la crèche. Il y a eu là un effet de contrepoids qui m’a donné une grande liberté.
Qu’est-ce que c’est que cette pastorale ?
À Naples, en Italie, en Provence, dans toute la Méditerranée, on a inventé pour la naissance du Christ une forme de théâtre populaire, une véritable histoire avec des personnages du cru qu’on retrouve dans les santons : il y a là tout un monde, la boulangère, les bergers, le ravi, le pêcheur, le meunier... J’ai repris le texte provençal du 19ème et celui d’Yvan Audouard, écrit dans les années 50 en français plus moderne et j’en ai fait une adaptation libre.
Finalement, cela fait très longtemps que je travaille autour de l’idée de la crèche, idée qu’on retrouve dans L’argent fait le bonheur et A la vie à la mort, mais cette fois-ci je vais au bout : tous ces personnages rassemblés et tournés vers le berceau, c’est vraiment pour moi l’idée de la communauté des pauvres, des exploités, bien sûr... La seule communauté qui vaille à mon sens.
Les images de la crèche vont jusqu’à se superposer à l’histoire immédiate.
Oui, j’ai voulu pousser l’archétype jusqu’à fournir une clef de décryptage du monde entier, jusqu’à Jérémie qui regarde les images des sans-abri en Irak... La surimpression permet aux deux espaces et aux deux temps de se confondre, d’entrer en résonance, de s’éclairer, j’espère.
C’est aussi une clef stylistique, avec l’utilisation répétée du panoramique à 360° ?
La caméra tourne autour de son axe comme le ferait le regard de l’enfant sur le cercle assemblé autour de lui. Le panoramique signe un vrai moment de bonheur lors de la réunion des locataires, où Natacha et Vadino parlent d’un monde où tous seraient solidaires les uns des autres; mais le panoramique se retourne en figure malheureuse, lors du repas de baptême où tout est détruit par le crime : la figure se défait, le pano est cassé, car la personne qui regarde n’est plus dans le cercle.
Avec une figure pareille, celle du cercle, de la totalisation, on n’est pas loin de la folie ?
Par bien des côtés, les personnages nous ressemblent. Ils sont probablement plus excessifs que nous le sommes et c’est précisément en cela, dans leur excès, qu’ils m’intéressent. L’exigence de Natacha est excessive, très violente. Ce qu’elle dit met le monde entier en dette. Son intégrité accuse. Il y a quelque chose qui me dérange dans le personnage, et en même temps je l’admire. On n’est pas loin de la mystique. Elle s’engage de toutes ses forces, y compris physiques. Et, au moment où ça se casse, son corps cesse de fonctionner et sa voix s’éteint.
C’est pour que le communisme existe qu’on fait des films comme ca ?
Oui, pour une forme de conversion : “je suis communiste, je suis amour des pieds à la tête", comme le dit Nazim Ikhmet !
Est-ce que ce n’est pas trop demander à l’amour que de lui demander d’être communiste ? Est-ce que l’amour divin, la dimension religieuse de l’amour, ce n’est pas ce qui protège des débordements de l’amour, en le canalisant ailleurs ?
Non. Je ne crois pas. L’amour, l’affection, l’attachement, tout cela c’est l’amour communiste. Je ne le renie pas. Pour moi le religieux, ça devrait servir à relier. Je ne conçois pas d’amour religieux sans pratique, son rôle est de transformer le monde tous les jours. Pour moi, il n’y a pas d’autre monde.
Mais dans votre film, il y a pour la première fois deux scènes : le spirituel et le temporel. Vous affirmez la séparation des deux. Tout ne peut pas passer tout de suite dans le réel.
Oui, mais la fable doit au final rejoindre le réel. Ce ne sont pas deux scènes parallèles. À la fin, lorsque Natacha est violée par Vadino et qu’elle tombe dans les santons qui décorent son cabinet médical, on la retrouve dans le décor du container où se tient la crèche, il y a un moment de doute entre les deux décors, les deux espaces s'interpénétrent, puis on comprend que les santons sont devenus vivants, tous les personnages sont là, réunis pour la scène du pardon. Le rapport de Natacha à un monde idéal a dû tomber pour que la pastorale vive vraiment, et en même temps c’est ce qui va lui donner la force de revivre dans le réel, de dire "on continue” sur le générique de fin.
Finalement, pour que les choses puissent continuer, il faut que tout soit au bord de la fin : cette idée est présente dans tous vos films.
Exactement. Depuis Dernier été, je fais la chronique d’un monde qui disparaît. En parlant de comment ça s’arrête, moi je continue. La volonté de continuer, c’est la volonté d’être, malgré la disparition des choses qui nous ont fondés. Dans Mon père est ingénieur, j’ai réussi à reprendre tous les grands motifs de ma propre biographie et à les remettre en forme, au double sens du terme : dans une nouvelle façon et en bonne santé. Je crois finalement beaucoup au répertoire : il est toujours possible de retravailler sans cesse les mêmes thèmes.
Oui, mais cette fois-ci, on a l’impression que vous vous êtes donné une très grande liberté artistique.
Il s’agissait pour moi de trouver de nouvelles formes, des formes absolument différentes de ce que j’avais fait jusqu’à présent. Je me suis mis en déséquilibre en mélangeant trois temps, le présent, le flash-back, la pastorale. C’est un peu comme si le récit avançait sur une route à trois voies, passant sans cesse d’une voie à l’autre, sans marquer de pause. Franchement, je n’aurais pas mis ma main à couper que le film fonctionne si bien que ça : la construction théorique marchait, mais la construction émotionnelle affective, je n’étais pas si sûr.
On note aussi une certaine abstraction des cadres et du décor, un sentiment chorégraphique du déplacement des corps. On dirait que Mon père est ingénieur est votre premier film signé, un film de style, un film d’auteur ?
J’assume de faire des choses de plus en plus claires, abstraites et dessinées et j’y arrive de mieux en mieux. J’ai un peu repris ici la forme de A la place du cœur, en mêlant artificiellement trois éléments de décor, pour faire une reconstitution plus vraie que le réel, et en même temps j’ai l’impression d’avoir retrouvé la naïveté, la fraîcheur de mon tout premier film, Dernier été.
On retrouve justement beaucoup de photos de vos premiers films aux murs des appartements de vos personnages, comme si ces photogrammes étaient devenus leurs photos de famille. Mon père est ingénieur serait-il un film testament, avant de passer à une autre forme de cinéma ?
C’est vrai qu’avec Le promeneur du champ de mars, le film que je viens de tourner, consacré aux derniers jours de François Mitterrand, je me suis écarté pour la première fois de ma propre biographie, j’ai cherché l’inspiration ailleurs. Mais tout peut renaître de ses cendres. J’ai fait ces dernières années beaucoup de films d’affilée : de plus en plus, je ressens la nécessité de vivre d’autres choses pour parler de moi. Peut- être que j’irai en Arménie dans deux, trois ans, pour répondre à une demande généreuse qui m’a été faite, puis je pourrais reformuler mes motifs traditionnels. Il faut désormais que je travaille à un nouveau rythme, dans un mouvement de balancier qui ait plus d’amplitude.
Pour finir, j’aimerais vous faire un compliment. Mon père est ingénieur passe un pacte extraordinaire avec le spectateur : c’est votre film qui regarde le plus ; c’est un film qui n’est que du regard.
C’est là depuis toujours, c’est finalement ce qui m’intéresse le plus, et qui prend le dessus au fur et à mesure, sans que je le fasse exprès, ce rapport au dessin, à la ligne claire, à la simplicité des choses. Prendre son temps, comme Gérard Meylan qui prend son bus au début de Dernier été. C’est vraiment ce que je voulais faire quand j’ai commencé à faire du cinéma.
Quelle est la recette alors ?
Être honnête avec soi-même. Et beaucoup travailler.
C’est aussi assumer son désir d’enfant ?
Oui, et être un enfant, ça prend un temps fou !